Les dépenses de retraite représentent environ 400 milliards d’euros en 2025. Seventyfour - stock.adobe.com

Finances publiques

En attendant une hypothétique réforme du système de retraite après l’élection présidentielle, le prochain budget risque de mettre encore à contribution actifs et retraités.

Le Figaro - 4 juin 2026 - Par Jean Cittone et Julie Ruiz

L’épée de Damoclès va tomber. Si rien n’est fait pour redresser la barre, le système de retraite français est condamné à s’enfoncer dans le déficit. Le Conseil d’orientation des retraites (COR) et la Cour des comptes ont dressé ce même constat alarmant. Selon le COR, le déficit annuel du système pourrait atteindre 1,4 % du PIB en 2070. En 2025, la Cour des comptes prévoyait quant à elle un déficit de 15 milliards d’euros environ par an à partir de 2035, et ce sans prendre en compte la suspension de la réforme de 2023, votée en décembre. Différents leviers existent pourtant pour écoper l’eau du navire, dont l’exécutif et les parlementaires pourraient être tentés de se servir.

Alors que la préparation des budgets de l’État et de la Sécurité sociale pour 2027 bat son plein, le spectre d’une mise à contribution des retraités ou des actifs pour maintenir le système à flot fait son retour. Fin mars, en amont de son rapport annuel attendu la semaine prochaine, le COR s’est réuni pour analyser « les effets macroéconomiques des principales mesures susceptibles de garantir l’équilibre financier du système ». À cette occasion, trois études (de l’Observatoire français des conjonctures économiques, de la Direction générale du Trésor et de Paris School of Economics) ont rappelé de concert que la mesure la plus économiquement vertueuse - mais politiquement explosive - reste le décalage de l’âge de départ à la retraite.

Un âge de départ à 66,5 ans en 2070

Parmi les pistes sur la table pour juguler le déficit du système, le COR rappelle que ce mécanisme serait « le seul levier expansionniste », car le relèvement de l’âge effectif de départ à la retraite se traduirait par « une augmentation de l’offre de travail et du niveau d’activité ». En repoussant par exemple d’un an le moment où les Français s’arrêtent de travailler, ce sont entre 210 000 et 240 000 emplois qui pourraient être créés, selon le COR. Il en résulterait même « une amélioration de la situation des finances publiques dans leur ensemble - au-delà du seul champ des retraites - via des recettes fiscales et sociales supplémentaires », ajoute l’organisme public. Plus de Français qui travaillent, ce sont plus de cotisations, plus d’impôts versés à l’État ainsi que plus de consommation, donc plus de recettes de TVA.

Rien de bien nouveau dans ce raisonnement. En juin dernier, le COR affirmait déjà que, « pour équilibrer structurellement le système de retraite chaque année jusqu’en 2070 via le seul levier de l’âge de départ à la retraite, il serait nécessaire de porter cet âge à 64,3 ans en 2030, 65,9 ans en 2045 et 66,5 ans en 2070  ». Actuellement, le curseur est bloqué à 62 ans et 9 mois, alors que la réforme de 2023 prévoyait un passage progressif de l’âge légal de départ à 64 ans d’ici 2030. Le recul du gouvernement sur l’âge de départ a certes permis à Sébastien Lecornu de se maintenir à Matignon, mais cette concession a un coût : 2,2 milliards d’euros. Politiquement, le sujet demeure explosif. Le prochain président de la République ne pourra pourtant pas faire l’impasse sur ce sujet majeur, sur lequel tant de responsables politiques se sont pourtant déjà cassé les dents.

25 % de la dépense publique consacrée aux retraites

Le rapporteur général (Les Républicains) du budget à l’Assemblée nationale, Philippe Juvin, mène d’ailleurs en ce moment une mission sur la question. Il doit rendre ses conclusions dans les prochaines semaines. Au fil de ses recherches et de ses entretiens, il s’est forgé une conviction : « la question des retraites, c’est la grande question des finances publiques. Un candidat à la présidentielle qui prétend rétablir les comptes publics sans toucher ni aux retraites ni à la santé, il ne faut pas le croire », insiste-t-il. Et pour cause, les retraites représentent près de 25 % de la dépense publique et 14,6 % du PIB. Alors que la Commission européenne prévoit un déficit public de 5,7 % pour la France l’an prochain, l’élu insiste sur les conséquences de l’inaction. « Si on ne réforme pas le système nous-mêmes, le FMI ou la Commission vont frapper à notre porte - ou plutôt enfoncer la porte - et dire qu’il faut prendre des mesures. Parmi ces mesures, il peut très bien y avoir une baisse des retraites. »

Pour éviter ce scénario catastrophe, Philippe Juvin propose un « pacte sociétal » construit autour de trois axes. D’abord, recréer un fonds de réserve des retraites qui investirait sur les marchés, une sorte de capitalisation au niveau étatique. Il avance ensuite l’idée, comme beaucoup à droite, de reculer l’âge de la retraite à 67 ans. Enfin, il souhaite que les retraites soient désormais sous-indexées par rapport à l’inflation. Il va remettre son plan à « tous les candidats » de la prochaine présidentielle. Mais, en attendant, il n’est pas opposé à une non-indexation des retraites dans le budget 2027.

Une chausse-trappe politique

L’idée a déjà été mise sur la table par Michel Barnier, François Bayrou et Sébastien Lecornu. Aucun de ces trois premiers ministres n’a toutefois réussi à la mettre en œuvre. Chaque année, les pensions sont en effet rehaussées, en fonction de l’inflation (+ 2,2 % en 2025 et + 0,9 % en 2026). Le budget de la Sécurité sociale pour 2026 prévoyait initialement un gel des pensions en 2026 et une sous-indexation jusqu’en 2029, avec à la clé près de 15 milliards d’euros d’économies. Une mesure finalement abandonnée. Tout comme le rabot de l’abattement de 10 % dont bénéficient les retraités. L’exécutif souhaitait remplacer cette niche fiscale par un abattement forfaitaire de 2 000 euros, pour augmenter l’impôt des retraités les plus aisés. Une proposition enterrée qui pourrait faire son grand retour cette année.

En plus d’être une chausse-trappe politique, s’attaquer au montant des pensions de retraite pourrait de surcroît avoir des effets négatifs sur l’économie. À l’inverse de l’augmentation de l’âge de départ, la sous-indexation réduit le revenu des ménages concernés, « ce qui entraîne une contraction de la consommation, un ralentissement de l’activité (-0,1 point) et un recul de l’emploi à court terme (environ 10 000 postes) », notait le COR au mois de mars. Il en va de même pour une hausse des cotisations, patronales ou salariales, laquelle entraînerait jusqu’à 50 000 suppressions de postes en seulement deux ans, selon les trois études commandées par le COR.