Société
Alors qu’elle vise à inciter les seniors à rester en emploi, des opposants de plus en plus nombreux à cette réforme affirment qu’elle produira l’effet inverse
L'Opinion - 3 juin 2026 - Par Sarah Spitz
Lundi 1er juin, les DRH Jean-Claude Le Grand (L’Oréal), Ludovic Demierre (Vinci), Michael Fossat (Schneider Electric), Caroline Gonin (Transdev), Jean-Manuel Soussan (Bouygues), Louis-Maxime Negre (Sopra Steria) ont publié un communiqué d’alerte contre la réforme cumul emploi-retraite. Mardi matin, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a reçu plusieurs dirigeants d’entreprise, sans toutefois montrer d’ouverture sur un assouplissement de la réforme envisagée.
Un coup de gueule de plus. Les DRH de six grands groupes français ont pris la plume lundi pour dénoncer le tour de vis prévu sur le cumul emploi-retraite (CER), ce dispositif permettant à un retraité de reprendre une activité rémunérée tout en percevant sa pension. « La France s’apprête à couper le lien entre ses entreprises et leurs experts les plus expérimentés », alertent les dirigeants de L’Oréal, Vinci ou encore de Sopra Steria – une prise de parole inhabituellement directe pour des responsables RH.
Front commun inattendu
Les grandes entreprises ne sont pas les seules à monter au créneau face à cette réforme prévue au 1er janvier 2027. Le 14 avril, les rapporteurs généraux des commissions des Finances et des Affaires sociales, Philippe Juvin et Thibault Bazin (LR), ont eux aussi exprimé leurs doutes dans un courrier adressé à Jean-Pierre Farandou. La boîte aux lettres du ministre du Travail est décidément bien encombrée : sa propre prédécesseure Astrid Panosyan-Bouvet, redevenue députée EPR, lui a également écrit récemment dans ce sens. En novembre dernier, l'économiste Philippe Askenazy déplorait déjà une réforme construite sur du « sable » dans Le Monde.
Que reprochent-ils exactement ? Le durcissement du CER, décidé peu après un rapport de la Cour des comptes qui en pointait les défauts : effets d’aubaine, complexité d’un dispositif trop peu utilisé par les plus modestes... Surtout, la rue Cambon estime que le CER, trop attractif, concurrence d’autres mécanismes destinés, eux, à reporter l’âge de départ à la retraite, comme la surcote ou la retraite progressive.
Le gouvernement, soucieux de réaliser des économies, a donc prévu une « rationalisation ». Toute rémunération tirée d’une reprise d’activité avant l’âge légal sera entièrement déduite de la pension et dans le cas d’un CER déclenché entre l’âge légal et 67 ans, le cumul du salaire et de la pension sera fortement plafonné – le gouvernement envisage de fixer ce seuil à 7 000 euros, chiffre qui doit encore être confirmé par décret.
Le pari du coup de rabot
De quoi rapporter 1,9 milliard d’euros d’économies d’ici 2030, et 400 millions dès 2027, selon les estimations officielles… Mais de quoi, aussi, dissuader de nombreux seniors de recourir à ce dispositif. Sans pour autant les pousser vers les alternatives. A tel point que les parlementaires LR « s’interrogent » sur « la soutenabilité du chiffrage des économies attendues », écrivent-ils dans leur courrier consulté par l’Opinion.
C’est le raisonnement même qui sous-tend cette réforme qui est mis en cause : rendre le CER moins attractif ne conduirait pas nécessairement les seniors à repousser leur départ en retraite. Cela pourrait même produire l’effet inverse. Un senior qui atteint son âge de taux plein « préfère généralement d’abord sécuriser les conditions de sa retraite, et ensuite s’adapter à ses envies », explique un expert qui conseille les entreprises sur le sujet.
Du point de vue de l’entreprise aussi, le CER peut être préférable, dans certains cas, à une retraite progressive. « C’est souvent une fois partis que l’on mesure l’étendue de ce que détenaient les seniors », soulignent les six DRH, qui expliquent que « les entreprises n’ont pas besoin que leurs anciens occupent un poste à plein temps, elles ont besoin de les rappeler ponctuellement ».
Le CER « n’est pas supprimé, mais ajusté », défend l’entourage du ministre. Les dirigeants d’entreprise ne se sentent pas spécialement entendus : s’ils ont été reçus mardi matin par Jean-Pierre Farandou, la conversation tenait plutôt du « dialogue de sourds », rapporte un participant, avec « pas beaucoup d’ouvertures ». Pendant ce temps, par anticipation, « de nombreux seniors avancent leur départ à la retraite », observent les DRH.
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