Société

L'historien assassiné par les nazis le 16 juin 1944 est entré au Panthéon. Dans "L'Étrange défaite", Marc Bloch analysait la défaite de la France en 1940. Certains de ses constats nous éclairent sur les faiblesses structurelles de la société de la première moitié du 20e siècle.

France Culture - 23 juin 2026 - Par Yann Lagarde

Des responsables politiques nostalgiques du passé, une société qui valorise le culte des chefs, des élites économique qui ne pensent qu’à leurs intérêts, une chaîne de décision hiérarchique et bureaucratique : ainsi Marc Bloch analysait-il les faiblesses structurelles de la société française dans L'Etrange défaite. On serait tenté d'y voir des similitudes avec la France de 2026. Pourtant, c'est de la France de 1940 dont nous parle cet essai publié à titre posthume en 1946.

Son auteur, Marc Bloch, en plus d’être historien et officier mobilisé sur le front de l'offensive allemande, a été résistant par la suite, avant d'être fusillé en 1944 par les nazis. Et ce qu’il décrit de la France de 1939-1940, on le retrouve encore dans les débats politiques aujourd’hui. Voici 5 enseignements qu’on peut tirer de L’Etrange défaite.

Des leaders irresponsables

La première leçon, c’est que lorsque nos chefs n’ont pas été à la hauteur et doivent rendre des comptes, ils ne le font pas. Comme si les chefs, en France, n'étaient jamais responsables. Le livre de Marc Bloch répond à une question : Qui est responsable du “plus atroce effondrement de notre époque ?” Bien sûr, l'historien fait référence ici de la défaite de la France en juin 1940 : "C’est non seulement l'effondrement de l’armée française, mais aussi de notre société toute entière et de nos certitudes." Et pour Marc Bloch, le désastre de 1940, c’est d’abord celui de ces généraux âgés, médaillés de la Première Guerre mondiale mais qui n’ont pas su s’adapter à la guerre mécanique imposée par les Allemands.

Philippe Pétain fait partie de ces hauts-gradés qui ont tout misé sur une stratégie défensive, incarnée par la ligne Maginot. Et pourtant le maréchal est celui qu’on appelle au pouvoir en juin 1940. L'historien Laurent Douzou explique que Marc Bloch "attaque Pétain en disant que nos chefs font encore la guerre de 1914 quand les Allemands font celle de 1940. Et il dit même une phrase pleine d'ironie : "au fond les Allemands ne jouaient pas le jeu, ce n'était pas comme ça qu'on fait la guerre !" Donc ce que montre Bloch, c'est un décalage total entre la doctrine militaire que Pétain a modelée, et qu'il incarne encore, et la réalité du conflit sur le terrain."

Lorsqu’il arrive au pouvoir, Pétain ne fait pas son autocritique, au contraire, il culpabilise les Français. Pour lui, les causes de la défaite sont à chercher du côté du Front populaire, des congés payés, de “l’esprit de jouissance” des Français qui ont préféré profiter des acquis sociaux.

Une chaîne de décision trop verticale

Marc Bloch critique également l’organisation même de la chaîne de commandement : c’est valable pour l’armée, mais aussi pour toute structure hiérarchique en France. Il déplore une structure trop rigide et trop verticale, avec une chaîne de commandement trop longue.

L'Étrange défaite, c’est un ouvrage d’historien mais c’est aussi un témoignage direct de choses vécues sur le terrain. Pendant la bataille de France, il raconte souvent que le temps que les ordres soient transmis depuis l'état-major jusqu’aux soldats sur le terrain, la situation a déjà changé plusieurs fois : "Cette rigidité, notamment dans l'état-major, notamment dans l'armée, ce côté extrêmement hiérarchique, fait qu'il y a une absence totale, par exemple d'autonomie d'action, de marge de liberté." écrit-il.

On retrouve ce diagnostic dans une certaine conception du management à la française. Une vision très verticale, depuis les donneurs d’ordres jusqu’aux exécutants, où l’obéissance et le protocole sont valorisés davantage que l’autonomie et l’initiative. Et qui dit chaîne de commandement, dit lourdeur administrative. Marc Bloch l'évoque à plusieurs reprises dans son ouvrage : "J’ai rencontré, parmi mes camarades de la réserve, de hauts fonctionnaires, des chefs de grandes entreprises privées. Tous, comme moi, s’effaraient d’être contraints à des besognes paperassières que, dans le civil, ils auraient abandonnées aux plus modestes de leurs sous-ordres."

Une société plus divisée que jamais

Le troisième enseignement que l'on peut tirer de L'Etrange défaite, c’est que la France a perdu la guerre, car la société française était plus fragmentée que jamais. Marc Bloch critique le comportement des élites économiques dans les années 1930, qui n’ont pas supporté les acquis sociaux votés par le Front populaire.

Il est même assez dur avec la bourgeoisie qu’il qualifie d’aigrie, car elle ne supporte pas que les ouvriers "aillent au cinéma”. "Il n'a pas du tout un discours communiste", explique Cécile Vast, "mais il porte un regard très critique sur une bourgeoisie qui ne qui ne voit pas plus loin que la défense de ses propres intérêts, en gros, plutôt Hitler que Blum. Il dénonce clairement le fait que la défense des intérêts particuliers l'emportent sur le sens collectif."

Son discours vise aussi les autres formes de corporatismes. Il manque selon lui un sens du devoir républicain, un sens du bien public, qui poussent beaucoup de Français à se résoudre très vite à la défaite. Marc Bloch ne tient pas un discours anti-syndical, mais il étrille certains syndicats de fonctionnaires qui pendant les années 1930 ont défendu uniquement leurs intérêts.

Une pédagogie universitaire qui ne forme pas l'esprit critique

Historien, Marc Bloch est aussi enseignant. En 1940, il a 54 ans. Professeur d’histoire à la Sorbonne, médiéviste réputé, il est envoyé sur le front en tant que capitaine. La quatrième leçon que l'on peut tirer de l'ouvrage qu'il écrit cette année-là, c’est que la pédagogie française et l’enseignement ont leur part de responsabilité dans la défaite. Ce qu’il critique, c’est le bachotage. Les étudiants bachotent et apprennent par cœur avec un seul objectif : passer des concours, comme l’agrégation, au lieu de se lancer dans la recherche. Cet académisme formate les jeunes têtes, qui manquent d’esprit critique, et qui sont donc incapables de réagir quand la situation leur échappe.

Pour Laurent Douzou, Marc Bloch met en garde contre les vieux pédagogues, qui "se sont constitués forcément au cours de leur vie professionnelle tout un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence finit par s'accrocher comme à autant de clous, parfois passablement rouillés."

L'histoire est la science du changement par définition

Et c’est là la cinquième et dernière leçon de L’Etrange défaite. L’inimaginable est toujours possible, il faut non seulement l’anticiper mais aussi faire preuve d’humilité face aux menaces qui nous guettent. Marc Bloch regrette que dans les années 1930, certains discours pacifistes aient empêché de voir le danger existentiel que représentait le nazisme. Et quand la guerre est devenue inévitable, l'état-major français était persuadé que l’Allemagne attaquerait par le Nord, comme en 1914. Erreur, il n’a fallu que quelques jours aux Allemands pour traverser les Ardennes et prendre à revers la “première puissance militaire mondiale”.

Marc Bloch écrit le manuscrit de L'Étrange défaite au début de l’Occupation. Parce qu'il est juif, il est rapidement écarté de l’enseignement. Il rejoint alors la Résistance, et devient l'un des responsables du mouvement Franc-Tireur. Tout ce qu’il écrit dans cet essai sur les dysfonctionnements structurels de la société française, il le met en pratique en essayant de parfaire l’organisation de son réseau de résistants.

Marc Bloch sera arrêté et assassiné le 16 juin 1944."Ce n’est pas aux hommes de mon âge qu’il appartiendra de reconstruire la patrie. La France de la défaite aura eu un gouvernement de vieillards. Cela est tout naturel. La France d’un nouveau printemps devra être la chose des jeunes", écrit-il dans son livre, comme un passage de flambeau symbolique.

L etrange defaite

Voir le livre