Entretien
La ministre du Budget et des Comptes publics déplore que le gouvernement ait dû revenir sur la réforme des retraites et n’ait pas pu poursuivre la baisse des impôts de production sur laquelle il s’était engagé auprès des entreprises.
Le Figaro - 23 janvier 2026 - Par Julie Ruiz et Marie Visot
LE FIGARO.- Après la partie recettes du budget en début de semaine, celle sur les dépenses vient d’être adoptée par 49.3 à l’Assemblée sous réserve d’une motion de censure. Sur quels équilibres repose désormais la loi de finances 2026 ?
AMÉLIE DE MONTCHALIN.- Nous avions plusieurs impératifs : tenir notre cible de 5% de déficit public. Ne pas avoir plus de prélèvements obligatoires en 2026 qu’en 2019, dernière année où nous étions sous les 3% de déficit. Et faire en sorte que la réduction du déficit se fasse pour moitié par des économies (à hauteur de 0,2% du PIB) et à moitié par de la fiscalité (0,2% du PIB également).
Nous avons vu passer beaucoup de propositions aventureuses, contradictoires, et surtout dangereuses pour la compétitivité et la crédibilité du pays. Face à cela, le gouvernement a pris ses responsabilités, à un moment où personne ne semblait vouloir ni décider, ni assumer, ni endosser le moindre choix. Il fallait lever toute source d’incertitude. Nous avons choisi la stabilité plutôt que l’aventure. Les entreprises ont désormais un horizon clair pour les onze prochains mois, ce n’était pas gagné d’avance.
Création d’une taxe holding, maintien de la surtaxe d’IS… On vous reproche d’avoir tourné le dos à la politique de l’offre, qui était la marque de fabrique d’Emmanuel Macron, la droite parlant même d’un budget socialiste. Que répondez-vous ?
Que si le budget était socialiste, il contiendrait une taxe Zucman et un ISF revenu à ce qu’il était avant 2017 ! Soyons clairs : 99% des entreprises de France ne verront aucun changement fiscal en 2026, ni de hausse de charges sur le travail. Il faut faire attention à ne pas créer d’anxiété. Nous sommes très loin des débats délirants de ces dernières semaines où l’on inventait des impôts toutes les minutes. Pour les 320 plus grandes entreprises, la contribution exceptionnelle est strictement la même que l’an dernier, pas un euro de plus. Et les ETI, fleurons de notre tissu industriel, en sont désormais exemptées.
Cela devrait représenter 7,3 milliards d’euros qui nous permettent de financer l’effort pour la défense. L’outil professionnel est préservé, l’investissement aussi. Il y a énormément d’éléments dans ce budget qui ne sont pas des demandes historiques du PS mais qui sont le fruit du dialogue avec les partis du Centre et de la Droite. Le budget pour les collectivités, avec un effort d’environ 2 milliards d’euros, est par exemple celui que nous ont demandé Les Républicains. Ce budget n’est pas le nôtre, il n’est pas celui du PS, il n’est celui d’aucun parti.
N’avez-vous pas le sentiment d’avoir payé trop cher l’accord de non-censure avec le PS?
C’est vrai, ce budget s’est fait au prix de concessions parfois difficiles, y compris pour ma famille politique. Je pense notamment à la suspension de la réforme des retraites et à la baisse des impôts de production que nous aurions voulu poursuivre. Mais notre ligne, encore une fois, était de donner un budget au pays. Pour peser dans le concert des nations, la France doit pouvoir investir, se défendre, préparer son avenir industriel et stratégique. Renoncer aurait été un choix d’impuissance.
Nous ne voulions pas que cela se termine par un 49.3. Nous avons laissé toute sa chance au Parlement pour aboutir
Vous dites aussi que « le RN a passé son temps à mentir » …
Oui, le RN ment aux entreprises et aux entrepreneurs. Il y a un fossé entre ce que dit Jordan Bardella publiquement et ce que ses troupes votent dans l’hémicycle. Ils disent vouloir protéger les entreprises françaises, mais votent contre la taxe sur les petits colis. Ils affirment être en soutien aux PME, mais votent la suppression du dispositif Madelin. Ayons quand même conscience qu’ils ont joint leurs voix aux Insoumis pour voter 34 milliards de hausses d’impôts sur les entreprises ! Le populisme et l’entreprise font toujours un mariage malheureux.
Ce budget n’avait-il vraiment aucune chance de passer sans 49.3 ?
Nous ne voulions pas que cela se termine par un 49.3. Nous avons laissé toute sa chance au Parlement pour aboutir. Mais nous nous sommes heurtés à des extrêmes qui sabotaient le texte, à des votes contradictoires, à une copie devenue invotable... Certains plaidaient même pour que la France passe l’année sans budget ! Je leur réponds que cela aurait été une crise agricole sans réponse, des investissements dans la Défense qui n’auraient pas eu lieu et un impôt sur le revenu qui aurait mécaniquement augmenté pour tous les ménages. Sans budget, il aurait fallu renoncer à 50 milliards d’euros d’investissements dans la recherche, la décarbonation, l’innovation... À un moment, gouverner, c’est décider.
L’an dernier, vous aviez chiffré le coût de la loi spéciale à 11 milliards d’euros. Combien a-t-elle coûté cette année ?
L’année dernière, nous n’avions pas de budget pour la sécurité sociale et l’incertitude provoquée par le passage d’une loi spéciale nous a fait perdre 0,2% de croissance. Pour l’instant, la prévision de croissance pour 2026 n’est pas dégradée. Mais c’est aussi pour éviter ce scénario que le premier ministre a voulu qu’il y ait coûte que coûte un budget avant la fin janvier. Les acteurs économiques et les Français ont besoin de clarté.
Les Français attendent aussi de l’État qu’il fasse des économies. Lesquelles pouvez-vous citer aujourd’hui ?
Au cours des 500 heures de débat budgétaire, j’ai beaucoup entendu les parlementaires et les chefs de partis réclamer des économies en général. Mais les mêmes avaient beaucoup de mal à voter les économies en particulier. Aujourd’hui, avec notre copie, l’État continue de faire des économies comme il n’en a pas fait en 25 ans. Depuis 2024, hors inflation, les ministères n’ont pas dépensé un euro de plus. Les dépenses des collectivités locales, elles, ont progressé de 3% sur cette période, celles de la sécurité sociale de 5%. En 2026, les ministères dépenseront moins qu’en 2025.
Concrètement, les opérateurs (dans les secteurs de la transition écologique, des collectivités, de l’industrie...) qui investissent moins vite que prévu et accumulent de la trésorerie ne recevront pas d’argent frais cette année. Cela représente environ 1,5 milliard d’euros de réduction de dépenses. Les ministères verront aussi leur réserve réduite de 1,7 milliard d’euros. Pas de rabot mais une gestion efficace de nos politiques publiques, voilà ce que nous menons ! La politique des achats de l’État sera également remaniée pour dégager 1 milliard d’euros d’économies. Je veux que l’État soit géré comme un ménage responsable et pas comme une caisse sans fond.
La France insoumise et le Rassemblement national ont chacun déposé une motion de censure…
Ce budget honore ceux qui y ont participé, qui ont choisi d’avancer plutôt que de reculer, de proposer plutôt que dénoncer. LFI et le RN sont incohérents, et démontrent chaque jour leur incompétence. Ils n’ont qu’un seul objectif : provoquer des élections. Le débat budgétaire a fait éclater au grand jour le fait qu’ils ne cherchent pas à résoudre les problèmes du pays mais à les amplifier. Considérer que ce sont les Français qui ont mal voté ne fera jamais avancer les choses.
Les actifs tiennent le pays. Sans lancer de guerre des générations, je voudrais rééquilibrer notre cadre fiscal et social en leur faveur
Si ce budget passe, vous devez déjà vous mettre à l’œuvre pour préparer le 2027 quels sont vos objectifs ?
À Bercy, nous devons sans cesse anticiper les prochaines échéances pour nos finances publiques. Au printemps, nous enverrons nos engagements budgétaires à nos partenaires européens. Cette trajectoire conservera la cible ambitieuse mais essentielle des 3% de PIB de déficit en 2029. Il serait plus facile pour nous de laisser filer le déficit jusqu’à la prochaine présidentielle.
Mais nous ne voulons pas que le prochain président, quel qu’il soit, ne puisse pas mener son action à cause de finances publiques dégradées. Que le seul sujet de la prochaine campagne présidentielle soit la réduction de la dette. Plus personnellement, j’aimerais aussi rouvrir en 2027 le sujet de l’équité intergénérationnelle. J’ai une conviction chevillée au corps : les actifs tiennent le pays. Sans lancer de guerre des générations, je voudrais rééquilibrer notre cadre fiscal et social en leur faveur.
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