La taxation du patrimoine des plus aisés dans sa forme actuelle prend ses racines en 1982 avec la création de l’impôt sur les grandes fortunes (IGF). xbrchx / stock.adobe.com

Fiscalité

Le Figaro a pu consulter une note signée de l’institut Rexecode. Ses conclusions sont particulièrement éclairantes à l’heure où certains partis politiques voudraient régler le problème des finances publiques en taxant le patrimoine des plus aisés.

Le Figaro - 22 janvier 2026 - Par Julie Ruiz

Alors que les débats budgétaires ont fait ressurgir de plus belle les velléités de taxer les plus aisés, ce rapport jette un pavé dans la mare. Depuis la création de l’impôt sur les grandes fortunes (IGF), l’imposition des hauts patrimoines n’a pas enrichi les caisses de l’État, bien au contraire, conclut-il. Au total, « les rentrées fiscales perdues atteindraient 9 milliards d’euros contre des recettes encaissées de 2 à 5 milliards selon les années. La perte de revenu national serait de 0,5 à 1 point de PIB », tranche une note signée de l’institut Rexecode que Le Figaro a consultée.

Ces conclusions sont particulièrement éclairantes à l’heure où certains partis politiques voudraient régler le problème des finances publiques à grands coups de taxe Zucman, de retour de l’impôt de solidarité sur la fortune, d’impôt sur la fortune improductive ou encore d’impôt sur la fortune financière, avec souvent un écho favorable dans l’opinion publique. « Il est vrai que les propositions d’imposer les patrimoines élevés sont traditionnellement populaires dans la mesure où elles sont considérées par beaucoup comme des “taxes sur les autres”. Cependant, leurs conséquences économiques ne concernent pas que “les autres”, mais bien l’ensemble de la population », prévient toutefois le centre d’études libéral.

Le bilan de ces quarante années est simple : l’impôt sur la fortune a échoué sur tous les tableaux

Michel Didier, conseiller scientifique chez Rexecode

Impôt sur les grandes fortunes (IGF), impôt de solidarité sur la fortune (ISF), impôt sur la fortune immobilière (IFI)… La France porte aujourd’hui une tradition solide de taxation de la fortune. Avec une étape fondatrice en 1982, sous la présidence socialiste de François Mitterrand. « Le bilan de ces quarante années est simple : l’impôt sur la fortune a échoué sur tous les tableaux », tranche Michel Didier, conseiller scientifique chez Rexecode et auteur de la note. « Le pire, c’est que c’était prévisible. Un rapport rendu à Raymond Barre à la fin des années 1970 prévoyait que la création d’un tel impôt aurait des inconvénients économiques très sérieux, un faible rendement et un maigre effet sur la réduction des inégalités. C’est exactement ce qui s’est produit », poursuit l’expert.

Le premier effet négatif d’un impôt sur la fortune, le plus direct et le plus connu, est l’exil fiscal des ménages concernés. « Les plus aisés sont par nature une population mobile », décrit Alain Jouan, avocat associé en charge du pôle fiscal chez Bersay. « L’exil pour des raisons purement fiscales existe, mais le débat public mortifère sur ces questions qui désigne les “riches’” à la vindicte populaire est aussi un facteur important pour certains », narre-t-il.

« Le nombre de départs de redevables de l’impôt sur la fortune a été de 550 en moyenne entre 1982 et 2017 », comptabilise la note. Ces départs entraînent un coût direct et cumulatif pour les finances publiques. En clair, à compter du jour de leur sortie de France, ces contribuables n’y paient plus d’impôt. Ainsi le total des pertes de recettes simplement dû aux exils s’élève désormais à 500 millions d’euros pour l’impôt sur la fortune lui-même. Pour l’impôt sur le revenu (IR) des ménages concernés, ce chiffre atteint 2 milliards d’euros sur la période. Rien que pour 2024, cette perte avoisine 55 millions d’euros. De plus, « il faut aussi considérer que les dépenses des foyers partis sont délocalisées et sortent des circuits macroéconomiques français », souligne la note.

Pour rappel, les recettes fiscales de l’impôt sur la fortune (actualisées en euros 2024) étaient de l’ordre de 1,5 milliard d’euros dans les années 1980, de 2 milliards dans les années 1990, de 4 à 5 milliards dans les années 2000 et 2010, avant de revenir à 2 milliards depuis 2018. Elles ne compensent donc pas les pertes liées à l’existence même de cette taxe. Ainsi, « du simple fait de l’expatriation qu’elle provoque, la taxation des fortunes est le seul impôt à rendement négatif », martèle Michel Didier.

« Fuite des talents »

Car ces départs ont aussi des conséquences sur l’activité économique qui, par corollaire, grève les finances publiques. Par exemple, « quand les actionnaires principaux d’une entreprise partent à l’étranger, on constate une baisse moyenne de la valeur ajoutée de ces sociétés. Elle s’explique par une diminution des investissements et de l’implication des dirigeants dans la gestion », décrypte l’auteur de la note. Selon ses calculs, cette perte d’activité aurait déjà coûté près de 3 milliards d’euros au PIB français et environ 1,3 milliard d’euros (via l’impôt sur les sociétés notamment) aux comptes publics. « Sur la base du nombre de départs et du revenu moyen du top 1 %, la perte de PIB qui en résulte serait de l’ordre de 6 milliards d’euros », calcule l’auteur.

Mais, « au fond, le fléau le plus important de l’imposition sur la fortune concerne ce qui n’adviendra jamais : la fuite des talents, les entreprises qui ne seront jamais créées », ajoute Nicolas Laine, responsable des publications aux études France à l’institut Montaigne. « La France compte 23 licornes (des start-up évaluées à plus de 1 milliard de dollars, NDLR) actuellement alors que 46 licornes ont été fondées aux États-Unis par des entrepreneurs français », illustre l’expert. « La fiscalité n’est peut-être pas la seule explication, mais ce phénomène est particulièrement marqué en France et, ce qui distingue la France des autres pays, c’est sa fiscalité, notamment l’imposition sur la fortune. » Cet effet, difficile à quantifier par nature, coûte au pays tout à la fois de la croissance, des recettes publiques et de l’emploi. « L’estimation d’une centaine de départs d’entrepreneurs pour raisons fiscales paraît vraisemblable. Elle entraînerait une perte de valeur ajoutée annuelle (valeur ajoutée non créée en France) de 10 à 15 milliards d’euros et une perte de recettes fiscales de 5 à 7 milliards d’euros », déplore l’économiste dans son rapport.

Plus largement, « l’imposition sur la fortune participe à une ambiance fiscale délétère généralisée », analyse François Ecalle, expert des finances publiques et directeur de Fipeco. Surtout quand « on prétend taxer les signes extérieurs de richesse. Que ce soit jadis pour l’ISF, pour la TVA majorée sur les produits de luxe ou désormais pour la taxe holding, cette ambition engendre toujours des dispositifs qui sont des usines à gaz », ajoute-t-il. Cela se confirme particulièrement pour les dispositifs de taxation de la fortune, d’ailleurs. « En quarante ans, cet impôt a connu au minimum 203 modifications. Le législateur doit sans cesse le transformer pour régler des problèmes qu’il pose. Mais, ce faisant, il crée d’autres problèmes qui provoquent d’autres transformations », décrit Michel Didier. Et de conclure : « Cette instabilité législative est une autre preuve que l’imposition de la fortune est une idée qui ne fonctionne pas. Il est temps de la chasser du code des impôts une bonne fois pour toutes et proscrire de nouvelles taxes miracles qui seraient tout aussi nuisibles, voire pire. »