Catherine MacGregor est la seule femme à diriger actuellement une entreprise du CAC 40. (JOEL SAGET/AFP)

Énergies

La directrice générale du groupe français analyse, dans un entretien au « Monde », les répercussions énergétiques de la guerre au Moyen-Orient. Elle estime que, grâce au nucléaire et aux renouvelables, la France est moins exposée que d’autres pays.

Le Monde - 20 mars 2026 - Propos recueillis par Marie de Vergès, Fabrice Gliszczynski et Adrien Pécout

 

Engie est un acteur-clé pour la fourniture de gaz et d’électricité en France. Selon sa directrice générale, Catherine MacGregor, la situation provoquée par le conflit en Iran est loin d’être aussi inquiétante que lors du déclenchement de la guerre en Ukraine. Toutefois, elle avertit : pour éviter d’accélérer l’emballement des prix, les gouvernements européens doivent se garder de prendre des mesures d’urgence et d’intervenir sur les marchés, malgré les craintes de voir se développer une bataille mondiale pour le gaz naturel liquéfié (GNL).

Entre le blocage du détroit d’Ormuz et les attaques sur les infrastructures énergétiques qui font bondir les prix du gaz et du pétrole, l’Europe doit-elle se préparer à vivre une crise énergétique comparable à celle liée au gaz russe en 2022 ?

J’ai d’abord le souci de nos 3 000 collaborateurs dans la région dont la sécurité est notre priorité. La situation, aujourd’hui, est très volatile. Il faut donc être prudents sur les projections. Mais il y a quand même beaucoup de différences avec 2022. A l’époque, ce sont à peu près 40 % des approvisionnements gaziers de l’Europe qui ont été remis en question.

Aujourd’hui, on ne parle pas des mêmes échelles pour le gaz : en temps normal, 20 % du gaz naturel liquéfié mondial passe par le détroit, et le GNL représente environ 15 % de l’offre mondiale de gaz. On parle donc de moins de 5 % de la consommation mondiale de gaz. De plus, ce GNL produit par le Qatar et les Emirats arabes unis est principalement destiné à l’Asie. Les livraisons physiques européennes ne sont donc pas directement affectées. En revanche, il y a une tension sur les prix. Sur le marché européen, le gaz a augmenté au-delà de 60 euros du mégawattheure [MWh]. Même si on reste encore très loin des niveaux atteints en 2022, à près de 320 euros du MWh.

La France réussira-t-elle à reconstituer le niveau de ses stockages de gaz avant l’hiver ?

Nous avons fait un scénario de stress se basant sur plusieurs hypothèses, notamment la fermeture du détroit d’Ormuz pendant six mois : même si la crise se prolonge pendant cette période, même si l’Europe attire moins de cargos que prévu, même si l’offre mondiale de GNL se raréfie, on arriverait quand même à remplir nos stocks jusqu’à 70 % avant l’hiver prochain. Le seuil réglementaire est plutôt fixé à 85 %, avec une flexibilité à la baisse. Mais des capacités de liquéfaction vont être mises en service en 2026 aux Etats-Unis, au Canada, au Mexique.

Ces nouveaux volumes de GNL vont aider à absorber le choc. Chez Engie, nous n’achetons pas de GNL au Qatar ou aux Emirats arabes unis, les livraisons à nos clients ne sont pas à risque. Nous avons des contrats de long terme avec l’Algérie ou les Etats-Unis. Et nous ne pensons pas que ces fournisseurs vont faire défaut.

Mais que se passera-t-il en cas de bataille mondiale pour acheter du GNL, si l’offre se réduit et que la compétition monte avec les pays asiatiques ?

A ce stade, des bateaux de GNL continuent à se diriger vers l’Europe. Ce qui est important, c’est de laisser les marchés fonctionner pour qu’ils envoient le bon signal prix. La situation actuelle n’appelle surtout pas une intervention des gouvernements des pays européens sur les marchés de gros avec des mesures d’urgence. En 2022, ils l’avaient fait en incitant à remplir les stockages à des niveaux très élevés, autour de 95 %, ce qui avait fait exploser les prix dès le mois d’août.

De nombreux autres facteurs entrent en jeu qui sont difficiles à prévoir. Par exemple, en Asie, est-ce que certains pays décideront d’utiliser plus de charbon et moins de gaz si celui-ci devient trop cher ? Et, bien sûr, le point central est la durée de la crise et son impact sur les installations énergétiques. Plus celles-ci seront touchées, plus le temps pour les redémarrer pourrait être long.

Quels sont les scénarios de hausse de prix du gaz ?

Pour les particuliers, notre offre de référence prend en compte l’évolution des prix des deux mois précédents. Il y aura donc une augmentation à partir du mois de mai. Mais, à ce moment-là, la demande de gaz est quand même très faible. Si la crise ne s’éternise pas, cela ne devrait pas être trop douloureux.

Pour les entreprises industrielles, celles de petite et de moyenne taille disposent pour la plupart de contrat à prix fixe qui leur permet d’être relativement protégées pendant un certain temps. C’est le cas en France pour les trois quarts de nos clients. En revanche, les entreprises qui n’ont pas souscrit ce type d’offre verront leurs factures indexées sur le prix du marché. Les industriels gros consommateurs d’énergie sont dans ce cas. Nous discutons avec eux sur la manière d’alléger la facture, en leur proposant notamment des systèmes de couverture des prix.

Et sur l’électricité ?

Pour l’instant, les prix de l’électricité n’ont pas trop bougé en France. Le calcul du tarif réglementé prend une moyenne glissante sur deux ans et apporte ainsi une protection plus longue contre la volatilité des prix. Par ailleurs, grâce à notre forte production nucléaire et d’énergies renouvelables, les prix de l’électricité en France sont beaucoup moins corrélés au prix du gaz qu’ailleurs en Europe, en Italie par exemple. Les pays qui ont investi dans les capacités de production bas carbone sont donc beaucoup moins exposés à la hausse du prix du gaz et affichent des prix d’électricité largement plus bas. C’est spectaculaire en Espagne, en France et dans les pays du Nord de l’Europe.