Xi Jinping accueille Nicolás Maduro au grand Hall du Peuple, à Pékin en septembre 2023. PALAI DE MIRAFLORES / REUTERS

International

Pékin dénonce le «recours à la force» contre son allié Maduro, mais l’interventionnisme américain offre un précédent tentant en vue de la «réunification» de Taïwan.

Le Figaro - 5 janvier 2026 - Par Sébastien Falletti, correspondant en Asie

 

Quelques heures avant que les hélicoptères des forces Delta américaines ne fondent sur sa résidence, Nicolás Maduro recevait chaleureusement Qiu Xiao, l’envoyé spécial du président Xi Jinping, ce vendredi, à Caracas. Alors que Donald Trump s’apprêtait à donner le feu vert à l’opération « Absolute Resolve », le dirigeant bientôt déchu du Venezuela réaffirmait haut et fort le « partenariat stratégique » avec la Chine, au palais Miraflorès, en « pleine campagne d’intimidation des États-Unis », ce 2 janvier, selon une vidéo postée sur son compte Instagram.

La délégation dépêchée par le dirigeant de la deuxième puissance mondiale ne semble pas se douter que ce partenaire historique en Amérique Latine sera dans la nuit même la cible d’une attaque éclair commanditée par la Maison-Blanche. Un camouflet soigneusement éclipsé aujourd’hui par la presse officielle, comme pour atténuer le choc asséné à ce régime « frère » dans une arrière-cour américaine où la Chine affirme des ambitions grandissantes.

À l’unisson de la Russie, la Chine a proclamé son outrage face au coup de force de Trump, brandissant la bannière du multilatéralisme pour voler au secours du régime Vénézuélien, dont elle est le principal bailleur. Pékin a dénoncé avec véhémence le coup de force de Trump, se disant « profondément choqué » par ce « comportement hégémonique » qui « menace la paix et la sécurité » en Amérique Latine, selon son ministère des affaires étrangères. L’opération ravive le spectre évanescent d’une attaque américaine sous la bannière du « changement de régime », qui hante les stratèges rouges depuis 1949. Et de « condamner fermement » ce «recours flagrant à la force » des États-Unis « contre un État souverain » et qui « viole gravement » le droit international.

Nous n’avons jamais cru qu’un pays pouvait jouer le rôle de gendarme du monde, ni s’autoproclamer juge international

Wang Yi, chef de la diplomatie chinoise

Coup dur diplomatique

L’Empire du Milieu avale plus de la moitié des exportations de brut du pays ciblé par des sanctions occidentales, en retour aux lourdes dettes contractées par un régime chaviste aux abois. Si le Venezuela lui fournit moins de 5% de ses approvisionnements mondiaux, l’appareil communiste s’inquiète de la volonté affichée de Trump de faire main basse sur les plus grandes réserves mondiales avérées, au profit des majors américaines. « Nous n’avons jamais cru qu’un pays pouvait jouer le rôle de gendarme du monde, ni s’autoproclamer juge international » a déclaré dimanche Wang Yi, le chef de la diplomatie chinoise. Une réplique sentie à Washington qui présente l’opération comme une simple arrestation d’un « narcotrafiquant ».

L’affaire est un coup dur diplomatique pour Pékin, attisant la crainte d’un effet domino à Cuba, autre point d’ancrage « socialiste » dans la mer des Caraïbes. Alors que les manifestations grondent en Iran, autre régime « ami » et fournisseur de pétrole, également frappé militairement par Trump, le Politburo est sur la défensive, faute d’options pour remédier à ces foyers d’instabilités menaçant ses points d’appui planétaires, comme la conjoncture mondiale.

La crise marque un premier test grandeur nature pour la fragile détente sino-américaine scellée le 30 Octobre à Busan entre Xi et Trump, et qui est attendu en Chine en avril prochain. Elle nourrit encore la méfiance du Politburo à l’égard de l’hôte de la Maison-Blanche, et expose ses marges de manœuvre limitées, si loin de ses bases.

Pragmatisme pour gérer l’après-Maduro

Malgré ses protestations outrées, le géant asiatique devrait gérer avec pragmatisme « l’après Maduro », pour sauvegarder son influence à Caracas et prévenir une escalade périlleuse avec le maître de Mar-a-Lago, afin de maintenir la croissance mondiale à flot, indispensable à ses exportations. « C’est un revers géopolitique car la Chine nourrissait une relation très étroite avec le Venezuela remontant à Hugo Chavez, mais son influence en Amérique Latine va continuer à progresser. L’opération va compliquer la relation sino-américaine mais sans remettre en cause la trêve Xi-Trump. Pékin va tenter de reprendre la main en ralliant les pays attachés à l’ordre international » prédit Jean-Pierre Cabestan, chercheur au Asia Center. En se drapant en champion du multilatéralisme pour mieux séduire les pays émergents, en particulier latino-américains, échaudés par le Néo interventionnisme « gringo », mais aussi les Européens déboussolés.

La nouvelle doctrine Monroe appliquée par Trump, déterminé à reprendre le contrôle du canal de Panama, géré par un consortium de Hongkong entre en collision avec les ambitions régionales chinoises. Pour autant, ce succès militaire ne suffira pas à endiguer la montée en puissance de l’Usine du Monde en Amérique du Sud à l’œuvre ces dernières années, dont elle est devenue le premier partenaire commercial. En mai, Xi a convié à Pékin les dirigeants de l’ »AMLAT », leur promettant 9 milliards de dollars d’investissements, surfant sur l’antiaméricanisme ancien de ces pays émergents et ses prouesses technologiques.

Passé le choc initial, l’offensive de Trump offre des opportunités à moyen terme au géant renaissant, en infligeant un nouveau coup de boutoir au « bloc occidental », sapant encore la confiance des alliés en une Amérique désormais ouvertement guidée par ses seuls intérêts. En assumant le retour de l’âge des Empire, et des zones d’influence, Trump donne du grain à moudre aux stratèges rouges qui rêvent de réaffirmer la prépondérance de l’Empire du Milieu en Asie orientale, avec Taïwan en ligne de mire.

L’opération montre que Trump n’a pas peur de la bagarre, mais cela crée un précédent sur Taïwan qui pourrait donner des idées aux Chinois. Xi Jinping doit demander aux généraux de l’Armée Populaire de Libération (APL) s’ils sont capables de faire de même

Jean Pierre Cabestan, chercheur au Asia Centre

Le coup de main contre Maduro est certes à double tranchant : s’il affiche l’appétit de Trump à user de la force militaire, appelant Pékin à la prudence dans le détroit, il offre également le scénario tentant d’une frappe de « décapitation » contre Taïpei emballé d’une justification juridique de façade. « Nous devons faire pareil pour arrêter Lai Tching Te », s’enflamment déjà des internautes nationalistes, en référence au président Taïwanais.

Les commentaires saluant la chute du régime de Maduro sont eux méthodiquement effacés par la grande armée de la censure en ligne. « L’opération montre que Trump n’a pas peur de la bagarre, mais cela crée un précédent sur Taïwan qui pourrait donner des idées aux Chinois. Xi Jinping doit demander aux généraux de l’Armée Populaire de Libération (APL) s’ils sont capables de faire de même », pointe Cabestan. À condition que l’APL, déchirée par les purges et à court d’expérience du combat, soit en mesure de réussir un tel coup de main au large des côtes du Fujian.