Un portrait d’Hugo Chavez et de Nicolas Maduro lors d’une manifestation de soutien au président vénézuélien Nicolas Maduro après son arrestation par les forces militaires américaines à Caracas (Salvador, 3 janvier 2026). Camilo Freedman / SOPA Images vi

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Ce pays jadis prospère, à la tête des plus vastes réserves de pétrole au monde, a vu sa richesse se contracter de 75 % entre 2014 et 2020.

Le Figaro - 7 janvier 2026 - Par Cyrille Louis

Un État ruiné, une population exsangue, des infrastructures déliquescentes et une démocratie à l’agonie. Vingt-six ans après l’avènement de la « révolution » chaviste, la retentissante capture de Nicolas Maduro et son remplacement par une apparatchik issue de la même matrice ne suffiront probablement pas à enrayer la descente aux enfers du Venezuela. Ce pays jadis prospère, à la tête des plus vastes réserves de pétrole au monde, a vu sa richesse se contracter de 75 % entre 2014 et 2020. Près d’un tiers de sa population a pris le chemin de l’exil sous l’effet conjugué des pénuries, du recul des libertés et de l’absence d’horizon politique. « Lorsque Hugo Chavez est arrivé au pouvoir, le Venezuela était un pays riche confronté à de graves problèmes de pauvreté. Un quart de siècle plus tard, il s’est transformé en pays pauvre avec des poches de richesse indécente », résume Milos Alcalay, ancien ambassadeur auprès des Nations unies.

Ce sombre bilan tranche avec l’espoir que souleva en son temps, non seulement à Caracas mais aussi dans une grande partie de l’Amérique latine, l’élection d’un ancien lieutenant-colonel métis qui disait vouloir lutter contre les inégalités et la corruption. Le Venezuela, dont l’économie repose presque exclusivement sur les exportations de pétrole, s’enfonce alors depuis vingt ans dans une grave crise financière, sociale et politique. Les mesures d’austérité mises en œuvre pour faire face aux conséquences de la chute des cours ont provoqué une explosion de la pauvreté et suscité des vagues de protestation que les dirigeants sortants ont matées dans le sang. Hugo Chavez, qui s’est fait un nom quelques années plus tôt à l’occasion d’un putsch manqué, promet de réformer un système à bout de souffle. « À l’époque, rappelle Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’Université de Rouen-Normandie, il a fait campagne sur une base idéologique assez neutre. » L’homme que Gabriel Garcia Marquez décrivait comme un « conteur né » se réclame notamment de la « troisième voie » chère à Tony Blair. Mais peu après son élection, tandis que se durcit le bras de fer avec une opposition qui tente de le renverser à coups de putsch puis de grève patronale, Hugo Chavez amorce un virage socialiste avec les encouragements du Cubain Fidel Castro.

L’une de ses premières décisions sera de prendre le contrôle de la compagnie pétrolière nationale (PDVSA), moyennant la mise à l’écart de 18 000 cadres et employés qu’il soupçonne de déloyauté. Le nouveau pouvoir met ainsi la main sur une manne financière d’autant plus abondante que les cours du pétrole repartent à la hausse à compter de 2004. Ce retour de l’opulence permettra de financer d’ambitieux programmes sociaux que Chavez envisage non seulement comme un instrument de développement, mais aussi comme un levier de contrôle social. Des « missions » se développent dans le domaine de la santé, de l’éducation ou de l’alimentation, tandis qu’un million de logements sociaux sortent de terre au début des années 2010. Ces services bénéficient en priorité aux adhérents et sympathisants du parti chaviste. Une sorte d’État parallèle, placé sous étroite supervision du régime et encadré par d’influents « conseillers » cubains, est progressivement mise en place. L’île communiste pourra en contrepartie compter sur des livraisons gracieuses de pétrole vénézuélien. « La réduction du niveau de pauvreté permettra à Chavez de cimenter sa base dans les quartiers populaires, constate Thomas Posado, puis d’être largement réélu en 2006 et en 2013. »

Corruption galopante et mue en système totalitaire

Sous le vernis, cependant, des craquelures ne tardent pas à apparaître. Le développement incontrôlé de la corruption, notamment via la captation de revenus pétroliers au bénéfice d’acteurs liés au pouvoir chaviste, pèse sur les finances du pays. L’ancien diplomate Milos Alcalay, qui servit deux ans sous les ordres de Hugo Chavez avant de rendre son tablier pour divergence de vues, fustige « des cas d’enrichissement grotesque par milliards de dollars ». La PDVSA, privée de précieuses compétences par les purges menées en son sein, fut dans la foulée contrainte d’embaucher par dizaines de milliers des partisans de Hugo Chavez aux talents incertains, mais dont les salaires grèveront désormais ses comptes. Étranglée, la compagnie peine de plus en plus à assurer l’entretien de ses infrastructures. En 2012, l’explosion d’une raffinerie fait une cinquantaine de morts dans le nord-ouest du pays – drame que l’opposition attribue à un défaut de maintenance. Le démantèlement de l’industrie non pétrolière est simultanément mené tambour battant, sous la forme de nationalisations puis de liquidations qui profitent le plus souvent à des cadres du régime. « Cette politique a empêché le Venezuela de devenir un pays développé malgré la rente pétrolière dont il a bénéficié à plein durant cette décennie », constate l’historien Serge Ollivier.

"Le ver de l’illibéralisme était incontestablement dans le fruit, même s’il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir de Nicolas Maduro pour que le Venezuela bascule vraiment dans un régime autoritaire"

Thomas Posado

L’amorce d’une dérive autoritaire est également perceptible dès la fin des années 2000. Hugo Chavez, dont la popularité commence à pâtir du marasme induit par la désorganisation de l’économie, ne gouverne plus que par décrets malgré la majorité absolue dont il dispose au Parlement. Il s’emploie à mettre au pas les médias indépendants et va jusqu’à retirer leur licence à ceux qui lui résistent. En décembre 2007, ces efforts ne l’empêchent pas de perdre un référendum par lequel il voulait imposer plusieurs amendements constitutionnels. L’un visait à autoriser le renouvellement sans limite du mandat présidentiel. L’utilisation des ressources publiques par le régime pèse en outre de plus en plus sur l’équilibre des campagnes électorales. Le visage du président, omniprésent à la télévision, apparaît désormais sur les façades des immeubles construits pour loger ses partisans.

 chute sera dès lors brutale. L’ancien chauffeur de bus, adoubé par Hugo Chavez peu avant que celui-ci ne succombe à un cancer en mars 2013, n’a pas le charisme de son prédécesseur. Élu d’extrême justesse à l’issue d’une rapide campagne électorale, il est presque aussitôt confronté aux conséquences d’un nouvel effondrement des cours du pétrole. L’explosion de la pauvreté jette dans la rue des milliers de Vénézuéliens en colère. Le pouvoir réagit avec brutalité, ordonnant aux forces de l’ordre ainsi qu’à son redoutable service de renseignement intérieur (Sebin) de mater la contestation. Plus de 130 manifestants sont tués en quelques jours seulement. « Le chavisme s’est dès lors transformé en système totalitaire, au sein duquel la police et l’armée jouent un rôle central », se désole l’ancien diplomate Milos Alcalay, qui dénonce ses « violations systématiques des droits de l’homme ». Au cours des mois qui suivent, l’ONG Amnesty International dénombrera plusieurs milliers d’exécutions extrajudiciaires.

Spirale infernale

Cette répression amorce une spirale infernale. En 2015, pour la première fois depuis l’avènement du chavisme, celui-ci perd la majorité au Parlement. Nicolas Maduro réagit aussitôt en le dépossédant de ses prérogatives, puis en organisant l’élection d’une assemblée alternative censée incarner la souveraineté nationale. Les manifestations redoublent d’intensité à mesure qu’une part croissante de la population perd confiance dans les institutions. En 2018, Maduro est réélu au terme d’une campagne marquée par l’interdiction de plusieurs partis importants, ainsi que par des manœuvres d’intimidation et des irrégularités qui donnent lieu à des condamnations unanimes. L’Administration Trump, résolue à faire tomber le régime, lui a imposé un embargo sur ses exportations de pétrole ainsi que le gel de ses avoirs à l’étranger. Le Venezuela s’enfonce dès lors dans une crise sans précédent.

Ce pays de 30 millions d’habitants, que l’on présentait dans les années 1970 comme le plus riche d’Amérique latine, compte désormais parmi les plus pauvres, mais aussi les plus violents et les plus corrompus. Les pénuries et l’inflation atteignent des niveaux tels qu’il faut débourser plusieurs millions de bolivars pour acheter un kilo de sucre. Plus de neuf Vénézuéliens sur dix vivent sous le seuil de pauvreté. Les infrastructures sont dans un état de délabrement tel qu’une panne massive d’électricité plongera le pays dans le noir pendant près d’une semaine en mars 2019. Le régime, humilié, tentera sans convaincre d’incriminer une invraisemblable cyberattaque. La production de pétrole, qui atteignait, il y a un demi-siècle 3,5 millions de barils par jour, se limite désormais à quelques centaines de milliers de barils dont un grand nombre sont expédiés vers Cuba en contrepartie des médecins et fonctionnaires mis à disposition par le régime communiste. Sur le lac de Maracaibo, 7 000 des 12 000 forages jadis en activité ont cessé de fonctionner faute d’avoir été convenablement entretenus. En un quart de siècle, près de 8 millions de Vénézuéliens ont pris la route de l’exil pour trouver refuge dans un pays voisin, voire sur un autre continent.

« L’hyperdépendance du Venezuela à ses revenus pétroliers l’a toujours exposé aux retournements de conjoncture, observe l’historien Serge Ollivier, mais elle ne saurait à elle seule expliquer la catastrophe qu’a déclenchée la baisse des cours intervenue en 2014. Le pouvoir chaviste, qui a institué une gestion économique chaotique, entretenu une corruption débridée et laissé s’effondrer la production de pétrole, porte clairement une responsabilité abyssale. » Thomas Posado souligne pour sa part que le régime, malgré la gravité de la crise, continue d’instrumentaliser le peu d’aide sociale qu’il est encore capable de fournir afin de cimenter sa base électorale. « Aujourd’hui encore, dit-il, on constate que les gens qui contestent le pouvoir n’ont pas accès aux cartons de distribution alimentaire. »

Dans ce contexte, l’ancien diplomate Milos Alcalay se dit déçu que Donald Trump ait pour l’heure choisi de miser sur une cacique du chavisme plutôt que sur l’opposante de droite radicale, Maria Corina Machado, pour assumer la direction du pays. « Je comprends qu’il souhaite agir de façon pragmatique, dit-il, mais il ne peut s’en tenir à une vision de court terme. Ces gens qui ont emmené le pays à sa ruine ne seront pas en mesure de le redresser, alors que tant de Vénézuéliens réclament le changement par la démocratie. »