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Depuis le début de l’invasion russe, en février 2022, les troupes de Kiev misent notamment sur l’initiative laissée à chacun et sur l’innovation pour contenir l’avancée de Moscou, malgré une différence flagrante de moyens humains et matériels.
Le Monde - 20 février 2026 - Par Jacques Follorou (Izioum, Kharkiv, Perchotravensk, Pryvovchanske et Zaporijia [Ukraine], envoyé spécial)
Comme les soldats qui en ont trop vu, Ilya, de son nom de guerre « Ike », oppose à son interlocuteur un regard vide de toute émotion. Positionné entre Izioum, ville stratégique du nord-est de l’Ukraine, occupée par les Russes d’avril à septembre 2022, et le front tout proche, il commande une ancienne unité spéciale de gardes-frontières reversée dans l’armée régulière. En cette fin de journée glaciale, début février, devant un thé brûlant, il se prête au jeu de la discussion sans se rendre compte que son impassibilité dit beaucoup de ces quatre années de guerre, sur l’usure physique et psychologique. Imperturbable, la voix égale, il relève néanmoins que peu de gens imaginaient l’Ukraine capable de défier les pronostics en contenant une armée russe bien supérieure en nombre et disposant de moyens de production militaire massifs.
Chaque matin, Ilya dit avoir encore la force de motiver ses hommes en leur demandant de « rendre le monde meilleur en tuant le plus de Russes possible ». Comme pour les autres unités ukrainiennes, le recours aux drones est central, mais ses hommes mènent encore de nombreux combats rapprochés. « Les Russes avancent, admet-il, mais très lentement et au prix de pertes humaines colossales qui finiront par épuiser l’appareil militaire de Moscou ; la différence du prix attaché à la vie humaine entre eux et nous explique en grande partie notre résistance. »
Envoyé avec son unité dans la région d’Izioum, à l’été 2025, Ilya assure que l’espérance de vie des soldats russes sur le front est très limitée, pas plus de vingt mois, selon lui. « Une fois, on a récupéré le corps d’un Russe qui avait signé son contrat d’engagement onze jours plus tôt, selon les documents retrouvés sur lui. » Le visage de cet homme à la silhouette filiforme s’anime, d’un coup, quand il mentionne l’existence des « lettres posthumes » découvertes dans les téléphones des soldats russes tués sur le front.

Un soldat ukrainien de la 48ᵉ brigade d’artillerie indépendante transporte un obus, sur la ligne de front, dans la région de Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine, le 18 février 2026.
Ilya montre le courrier d’un soldat de 22 ans adressé à sa mère. « Si tu lis cette lettre, cela veut dire que je suis mort. C’était une folie de signer ce contrat. Il pleut depuis cinq jours. Je me sens comme un chien, je n’ai rien à manger, rien à fumer, rien pour me sécher. C’est juste l’enfer. Je t’aime très fort. Tu aurais dû me dire de ne pas venir ici (…). S’il m’est arrivé quelque chose, informe cette fille, Christina. Voici son numéro. »
« Une certaine liberté »
L’unité d’Ilya détient des dizaines de téléphones, et autant de lettres de ce type. « En un mois, ajoute-t-il, mes gars peuvent tuer jusqu’à 40 Russes. Si ce n’est pas nous qui les tuons, ils meurent en traversant à pied des rivières gelées dont la glace a été brisée par des bombardements. Ou alors, avec les drones, on les voit se suicider après qu’ils ont été blessés, car ils savent que leur armée ne viendra jamais les chercher. » D’après lui, Moscou n’a jamais cessé d’utiliser ses soldats comme de la simple chair à canon : « Les commandants russes les exposent à ciel ouvert simplement pour tester nos défenses, ce qui en fait des cibles faciles. »
Plus au sud, près de Pavlohrad, dans le village de Pryvovchanske transformé en base de repli pour son bataillon, Vlad, dit « Boutcha », en référence à sa ville natale, et Inna, sa femme, dite « Puma », tous deux âgés de 47 ans, reçoivent dans la petite dépendance d’une maison, vidée de ses habitants face à l’avancée russe. L’endroit est rustique et surchauffé par un robuste poêle à bois. Il fait − 10 °C à l’extérieur. Lui supervise une unité de drones, elle est secouriste au sein du bataillon. « Rien n’aurait pu l’empêcher de me rejoindre, dit Vlad, avec fierté, au sujet de son épouse. J’ai dû négocier avec le commandant. »
Pour eux, ces quatre années de résistance doivent beaucoup à l’initiative laissée à chacun au sein de l’armée ukrainienne. « Un simple soldat peut changer la façon de faire la guerre, assure Vlad. En 2023, après avoir observé la méthode russe, j’ai convaincu mon commandant de faire de même et d’utiliser les drones pour coordonner les troupes au sol. J’ai monté un groupe et on a amélioré le système. Au début, il m’avait dit non. Je ne lui ai pas parlé pendant trois jours, puis il est venu me voir et m’a demandé des détails. C’était parti, ça a duré un an. Fin 2024, j’ai rejoint un autre bataillon, dirigé par un ami, pour l’aider à monter une unité de drones efficace. C’est l’une de nos forces, une certaine liberté. »
Les vertus « démocratiques » de l’armée ukrainienne prennent toutes leur dimension avec le commandant Yevhenii, de son nom de guerre « Thor », 39 ans. Ancien patron d’une entreprise de BTP à Kiev, il dirige une compagnie sur le front sud, près de Zaporijia, spécialement consacrée à la guerre des drones. « J’ai été nommé commandant, en 2022, par un vote au sein même de l’unité, avec 49 voix sur 51 », relate-t-il, avant de poursuivre : « L’Ukraine se bat avec des soldats majoritairement non professionnels. Ces gens ont apporté leurs compétences et leur culture civiles, c’est une révolution qu’a vécue notre armée, et ce n’est que le début. On doit encore se débarrasser de lourdeurs bureaucratiques et des anciens formés par l’Union soviétique. Dans ma compagnie, on débat pour choisir la bonne tactique. »
« Inventivité doctrinale »
Parmi ses recrues figure A., un ingénieur français en informatique de 31 ans, originaire de l’ouest de la France, qui s’est engagé en septembre 2025. Fort de ses années passées à Kiev de 2015 à 2022, il a lié son destin à l’Ukraine grâce à la loi votée en 2024, qui permet d’intégrer des étrangers dans les unités. « Cyrano », comme il se fait appeler, même si ses camarades le surnomment « Baguette », a commencé par un contrat de six mois. « Je vais resigner pour un an, je veux aller jusqu’à la fin de la guerre. Je m’occupe aussi de l’accueil des étrangers. Sur une vingtaine, on a déjà une dizaine de Français. »

Sur cette photo fournie par le service de presse de la 93ᵉ brigade mécanisée d’Ukraine, des soldats préparent un drone FPV pour envoyer de la nourriture sur la ligne de front, dans la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, le 17 février 2026.
Pour lui, la résistance des Ukrainiens tient avant tout à leur « inventivité doctrinale », à leur « incroyable résilience » au combat et à leur « sens de la logistique ». Cependant, il ne faut pas sous-estimer les Russes, qui peuvent, dit-il, compter sur de solides filières de formation technologique. « Ils sont en avance dans un grand nombre de secteurs, notamment les drones à longue distance, dotés d’ailes et propulsés par des moteurs à essence, essentiels car ils déterminent la capacité de reconnaissance en profondeur. » De leur côté, les Ukrainiens rechignent, selon lui, à utiliser le matériel occidental, certes très avancé technologiquement, mais reçu en faible quantité.
Sur le front est, dans son quartier général abrité par des bâtiments anonymes au cœur de la petite cité minière de Perchotravensk, à 30 kilomètres des lignes russes, Maksim, de son nom de guerre « Condor », connaît les qualités de son armée. Simple soldat d’infanterie, en 2016, il est aujourd’hui major et commande un bataillon uniquement dévolu aux drones. « Le seul critère, c’est la compétence, dit-il. L’essentiel de mes soldats sont des gars de l’infanterie transformés en “technos”. Pour compenser nos manques de moyens, on innove. » Fin septembre 2025, le bataillon a été décoré pour avoir abattu un hélicoptère qui transportait le fils d’un haut gradé de troupes aéroportées avec un petit drone de type FPV, utilisé pour les attaques suicides. Maksim est aussi fier de montrer qu’ils ont perfectionné les drones à fibre optique pour monter des embuscades à plus de 20 kilomètres au-delà des lignes russes.
Dans la salle de commandement couverte d’écrans trône le tableau de chasse quotidien des véhicules détruits et des Russes tués ou blessés. « On tient la 11e place du classement, sur plus de 500 unités ukrainiennes de drones réparties sur les 1 200 kilomètres du front. En 2025, mes gars ont tué 4 700 Russes. Fin 2024, on était en tête du classement », détaille Maksim. Si les Russes avancent très peu, ajoute-t-il, le front est loin d’être gelé. « Le but est d’éliminer tout ce qui bouge dans cette zone mouvante d’une vingtaine de kilomètres entre nos lignes et celles des Russes, là où aucun mouvement ne peut échapper à l’adversaire grâce à une surveillance permanente par drone. Notre avantage, c’est d’être en défense, ça demande moins d’hommes. »
« Retrait tactique »
Cette « doctrine défensive n’est pas un vain mot, elle nous a permis de tenir », lâchent, ensemble, lors d’une pause dans un bar de Zaporijia, Zahour, de son nom de guerre « Ottoman », en référence à sa nationalité azerbaïdjanaise, et « Casper », un Ukrainien qui doit son surnom aux nombreuses blessures qui feraient de lui un « fantôme ». Membres du groupe tactique Athena, rattaché au renseignement militaire, ils se félicitent que l’Ukraine ait cessé de tenir des positions non stratégiques et privilégie le « retrait tactique » quand il est nécessaire. « La position offensive demande plus d’hommes que la défensive, ce qui compense, en partie, le déséquilibre numérique entre nos deux armées. Il nous reste à en tuer le plus possible pour entamer leurs ressources : si on était un pour un, on serait déjà en Crimée ou à Moscou. »
Mais cette position défensive contraint le pays à faire preuve de réactivité lorsque les Russes percent, notamment quand le brouillard, le froid, la neige ou la pluie privent les drones de visibilité au sol. Les incursions surviennent dans ce genre de situation. « C’est là qu’on intervient, argue Mark, 37 ans, jeune commandant à l’esprit vif d’un groupe opérationnel terrestre des forces spéciales, dans un bar discret de Kharkiv. On est les pompiers de service. On était à Kiev en février 2022, à Bakhmout et à Soledar début 2023, à Niou-Iork en 2024, à Zaporijia en 2025, et, là, nous sommes sur le front de Kharkiv. »
Ces unités d’élite, bien équipées et entraînées, soutenues par des forces spéciales occidentales, mènent aussi des opérations offensives, en profondeur, derrière les lignes russes. « Dans ces cas-là, confie Mark, qui est venu avec sa garde rapprochée, on doit aussi gérer des risques politiques. Si des gars à nous se font prendre, il faudra gérer l’instrumentalisation publique qu’en feront les Russes. » Il ne cache pas que les relations avec les forces régulières sont parfois tendues au regard des moyens inégaux accordés aux uns et aux autres. Mais, pour Mark, un constat réunit tout le monde : « Etre encore là quatre ans après l’attaque russe est une victoire. On existe toujours, chaque jour qui passe nous rend encore plus ukrainiens. Pour cette seule raison, on est en train de gagner cette guerre. »
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