Renaud Girard. Jean-Christophe Marmara

Chronique

La brutalité avec laquelle Trump a traité Zelensky, le 28 février dans le Bureau ovale, nous a fait comprendre que nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes.

FigaroVox - 4 février 2025 - Par Renaud Girard

La brutalité avec laquelle, le vendredi 28 février 2025, le président Trump et le vice-président Vance ont traité, devant les médias, le président de l’Ukraine dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, lui assénant des arguments semblant venus directement de Moscou, est un choc qui a enfin réveillé les Européens.

En recevant, le surlendemain, chaleureusement, à Londres, le président Zelensky, avec tous les honneurs dus à son rang et à sa courageuse résistance face à l’agression russe contre son pays, les puissances européennes de l’Otan (auxquelles s’étaient ajoutés le Canada et la Turquie), conduites par la Grande-Bretagne, ont réparé moralement l’inadmissible comportement des nouveaux dirigeants américains.

Historiquement, on se souviendra de ce début du mois de mars 2025 comme le moment du réveil de l’Europe de sa léthargie stratégique, laquelle durait depuis l’effondrement de l’URSS, au début des années 1990. Le sommet de Londres du 2 mars 2025 n’a évidemment pas eu le temps de dessiner une nouvelle architecture de sécurité pour le Vieux Continent. C’est une question complexe, dont la réponse théorique et surtout la mise en œuvre pratique prendront du temps. Mais déjà plusieurs lignes de force se dégagent. Elles sont diplomatiques, militaires, commerciales et technologiques.

«Ils ont leurs propres intérêts»

Diplomatiquement, les Européens ont enfin compris le message que le président Charles de Gaulle leur avait adressé il y a soixante ans. Les Américains sont nos amis pour toutes sortes de raisons historiques et philosophiques, mais nous ne pouvons nous fier à eux pour nous défendre en toutes circonstances. Car ils ont leurs propres intérêts, leurs propres considérations de politique intérieure, lesquels passeront toujours avant les intérêts du Vieux Continent. Souvenons-nous que, lors du vote de ratification du traité de l’Élysée, en 1963, signé entre de Gaulle et Adenauer, le Bundestag l’avait dénaturé en y ajoutant un préambule rappelant la suprématie du partenaire américain dans toute stratégie allemande. Aujourd’hui, les députés allemands ne voteraient pas un tel préambule.

Il est donc crucial de conserver le flou sur nos intentions et de continuer à faire passer un seul message à nos ennemis potentiels

Renaud Girard

Depuis de Gaulle, les Français n’acceptaient pas, sous prétexte de leur alliance avec l’Amérique, d’être alignés sur elle. Le Général se souvenait qu’elle nous avait abandonnés en mai 1940, alors que nous combattions l’hitlérisme. C’est en se souvenant de ce traumatisme qu’il avait décidé que la France forgerait sa propre force de dissuasion nucléaire.

Le fondateur de la Ve République ne concevait pas que des officiers français puissent être commandés par un général américain – voilà pourquoi il retira la France de l’organisation militaire intégrée de l’Otan en 1966. L’histoire lui a donné raison.

Les «intérêts vitaux» de la France

Jacques Chirac considérait que notre alliance avec l’Amérique ne nous interdisait pas de la critiquer publiquement si nous jugions qu’elle commettait une erreur. Ce fut le cas pour l’invasion militaire de l’Irak, en 2003, qui créa en Mésopotamie un chaos qui n’est toujours pas résolu. À la position raisonnable et argumentée de Chirac et de son ministre des Affaires étrangères, Villepin, les membres du Congrès américain réagirent en jetant du vin de Bordeaux dans les égouts de Washington. Une attitude aussi puérile et grossière que celle de Trump envers Zelensky.

À Londres, les Européens semblent avoir compris que le parapluie militaire américain pouvait à tout moment se refermer et qu’il leur fallait non seulement renforcer leurs armées, mais aussi leurs propres industries d’armements. Le bouton nucléaire ne se partage pas, mais la France ne doit pas dire où commencent ses « intérêts vitaux », dont le piétinement provoquerait le déclenchement du feu nucléaire par le président de la République. Incluent-ils la Banque centrale européenne de Francfort ? C’est possible, mais nous ne le dirons pas. La base de la dissuasion nucléaire est de dissuader l’adversaire de se lancer dans une entreprise hostile. Il est donc crucial de conserver le flou sur nos intentions et de continuer à faire passer un seul message à nos ennemis potentiels : il est très dangereux de s’en prendre aux intérêts vitaux de la France.

«Réaliser notre Mega»

Si Trump pense que les Américains ont intérêt à construire un partenariat avec la Russie au détriment de celui qu’ils ont avec l’Europe, il se fourvoie. Car jamais les Russes ne lâcheront les Chinois, avec lesquels ils sont en plein accord idéologique. Trump ne réussira pas son renversement d’alliance. Il ne gagnera pas grand-chose de la Russie, et il perdra beaucoup en Europe. Mais, après tout, c’est son affaire.

Remercions le président Trump de nous avoir fait comprendre que nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes

Renaud Girard

En ce qui nous concerne, remercions le président Trump de nous avoir réveillés. De nous avoir fait comprendre que nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes.

À nous, Européens, de réaliser désormais notre Mega (« Make Europe Great Again »). À nous de travailler davantage. À nous d’appliquer le rapport Draghi sur la réindustrialisation du Vieux Continent. À nous de construire notre réarmement moral sur les valeurs judéo-chrétiennes que tous les vieux pays européens ont en partage. Ces valeurs impliquent que les forts traitent toujours les faibles avec équité.