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Une Europe déterminée peut s’en sortir. Il ne s’agit pas de redevenir gaulliste, mais d’accepter le rapport de forces et de s’en servir pour créer des conditions plus favorables à une nouvelle coopération.
L'Opinion - 31 mars 2025 - Par Monique Canto-Sperber*
Quelques semaines ont suffi pour voir vaciller près de quatre-vingts ans d’alliances occidentales. L’Otan fut fondée à la suite de la rupture inévitable entre les vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale, l’allié de la veille étant perçu comme un adversaire dont il fallait freiner l’expansion.
En 1945, il s’agissait de faire en sorte que l’armée rouge n’entrât pas au Japon et de consolider la présence des alliés occidentaux en Allemagne occupée. Avec le blocus de Berlin mis en place le 25 juin 1948 par les Soviétiques afin de bloquer tous les accès aux secteurs ouest de la capitale, ce fut la décision, le 4 avril 1949, de créer le Conseil de l’Atlantique Nord qui, malgré la levée du blocus, s’imposa comme le cadre structurant destiné à sécuriser l’espace géopolitique et culturel du monde occidental.
Alliance militaire. Les circonstances de la guerre de Corée firent que ce groupement géopolitique se transforma en alliance militaire intégrée et permanente. Fondée sur l’engagement de se porter au secours de tout membre agressé, l’Otan s’est maintenue jusqu’à la fin de la guerre froide dans le but, selon les mots de son premier secrétaire général, Lord Ismay, de « garder les Russes à l’extérieur, les Américains à l’intérieur, et les Allemands sous tutelle ».
L’Otan permettait de garantir la croyance que les pays d’Europe pourraient renoncer à faire du développement de leur armée une priorité puisque la protection américaine en matière militaire était acquise. Pourtant les signes du désengagement américain devinrent de plus en plus clairs
Après la chute de l’URSS, l’Otan a changé de raison d’être. Sous Bill Clinton et Georges Bush, elle porta l’ambition d’une communauté d’intérêts et de valeurs, capable d’intervenir sur le terrain au nom de la défense des traités internationaux et des causes humanitaires, de l’autonomie des peuples (en Bosnie et au Kosovo en 1993 et en 1999), puis de la lutte contre le terrorisme (contre Daech en 2017).
Surtout, elle permettait de garantir la croyance que les pays d’Europe pourraient renoncer à faire du développement de leur armée une priorité puisque la protection américaine en matière militaire était acquise. Pourtant les signes du désengagement américain devinrent de plus en plus clairs après la guerre d’Irak, comme on put l’observer en Syrie et en Afghanistan, puis avec la signature de l’Accord transpacifique en 2016.
Guerre hybride. Aujourd’hui, le sens de l’alliance que symbolisait l’Otan est l’objet d’inquiétudes. D’abord, parce que la Russie actuelle, comme le fit l’URSS, cherche à reprendre et à vassaliser les espaces russophones devenus indépendants en 1991 : la Biélorussie, la Géorgie (attaquée en 2008), la Moldavie et surtout l’Ukraine partiellement envahie en 2022. La Pologne (avec son enclave russe), la Roumanie, les pays baltes, la Finlande et la Suède sont quant à elles les cibles privilégiés de tentatives de déstabilisation (guerre hybride dont attaques cyber, câbles sous-marins sectionnés).
Ensuite parce que l’arrivée au pouvoir de Donald Trump fait craindre l’accélération du retrait américain de la politique d’alliances occidentale. Ces dernières semaines, Vladimir Poutine semble être devenu maître du jeu. Deux heures de conversation téléphonique avec Donald Trump le 18 mars dernier ont ainsi permis au président russe de faire miroiter l’espoir d’un accord de sécurité globale, la fin de la prolifération nucléaire, avec la mise au pas de l’Iran et la paix au Moyen-Orient. Deux heures d’un bilatérisme de faux-semblants qui ont flatté la vanité du président américain et nourri d’illusions et de promesses creuses son obsession de conclure le deal du siècle tout en éloignant la Russie de la Chine, même si cela entraîne la quasi-disparition de l’Ukraine et, on ne peut l’exclure, l’abandon de l’Europe.
Lorsque Donald Reagan rencontra le président de l’URSS en 1995, c’était après avoir établi un rapport de forces assumé. C’est pourquoi cette rencontre envoya un signal de confiance et de sécurité à tous les alliés occidentaux. En 2025, c’est l’opposé
Le principe d’un rapprochement avec la Russie n’est pas ici en cause. Lorsque Donald Reagan rencontra le président de l’URSS en 1995, c’était après avoir établi un rapport de forces assumé. C’est pourquoi cette rencontre envoya un signal de confiance et de sécurité à tous les alliés occidentaux. En 2025, c’est l’opposé, le rapprochement inquiète et donne aux alliés la conviction qu’il ne conduira aucunement à une paix durable.
Abandon. Car l’abandon éventuel de l’Ukraine avec l’installation dans ce pays d’un régime inféodé à la Russie, déstabilisera ses voisins européens. Et même si l’Ukraine acceptait de devenir un pays sous tutelle dont les infrastructures, les richesses minières, le pétrole seraient exploités par les Etats-Unis, elle n’en serait pas moins toujours présentée par Vladimir Poutine comme un obstacle à écarter pour conclure le big deal dont rêve le président américain, avec ses « gains économiques énormes et la stabilité géopolitique mondiale ».
De plus, toute confiance mutuelle entre les Occidentaux aura disparu, les Etats-Unis ne seront plus vus comme un partenaire fiable, mais comme un voisin pour lequel engagements et traités ne sont que paroles sans souci de vérité ou bien promesses reniées dès que se présente l’occasion de maximiser ses intérêts. Or court-termisme et versatilité empêchent la confiance.
Enfin, Européens et Canadiens en viendront à voir les Etats-Unis comme un relais de leurs ennemis de l’intérieur en raison de leurs tentatives de déstabilisation, des encouragements donnés aux courants extrémistes, des manœuvres de décrédibilisation et même des agressions verbales comme c’est aujourd’hui le cas avec le Canada et la Danemark.
Maltraiter ses alliés finit par les éloigner. Il n’y a rien à gagner à cela, et tout à perdre, car avoir des alliés est le plus souvent un atout considérable. Dans le cas présent, les Européens pourraient finir par s’engager dans une politique résolue d’autonomie
Maltraiter ses alliés finit par les éloigner. Il n’y a rien à gagner à cela, et tout à perdre, car avoir des alliés est le plus souvent un atout considérable. Dans le cas présent, les Européens pourraient finir par s’engager dans une politique résolue d’autonomie avec une armée puissante, une économie qui leur permette de réduire leurs importations en provenance des Etats-Unis et de profiter de la dépendance américaine à certains produits européens ; ils pourraient aussi renforcer la pression fiscale et juridique sur les entreprises américaines de la tech, voire menacer à terme la prédominance du dollar et gêner les opérations de trading.
Les Etats-Unis répliqueraient certes, mais une Europe déterminée peut s’en sortir. Il ne s’agit pas de redevenir gaulliste, mais d’accepter le rapport de forces et de s’en servir pour créer des conditions plus favorables à une nouvelle coopération.
*Monique Canto-Sperber est universitaire, présidente du think tank libéral GénérationLibre et auteur de plusieurs livres, dont Sauver la liberté d’expression (2021).
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