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Pékin exploite l’image d’imprévisibilité projetée par les États-Unis pour se poser en modèle de sérénité, de prudence et de vision stratégique.

FigaroVox - 1er avril 2025 - Par Renaud Girard

Les Chinois se tiennent volontairement à distance du grand cirque diplomatique entamé dès le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025. Ils n’aiment pas l’imprévisibilité et les sautes d’humeur, ayant toujours préféré, en matière de relations internationales, les chorégraphies harmonieuses, parfaitement réglées à l’avance.

Temporairement en retrait, la Chine n’est bien sûr pas totalement absente de la scène internationale. Le 31 mars 2025, son ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, a fait le déplacement de Moscou, pour s’entretenir de la guerre en Ukraine avec Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères.

L’alliance russo-chinoise ne s’est jamais aussi bien portée. Le président chinois Xi Jinping a prévu d’assister à Moscou, le 9 mai 2025, à la grande parade militaire sur la place Rouge de célébration du 80e anniversaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie. Quant au président russe, Vladimir Poutine, il a prévu un voyage officiel en Chine à la fin du mois d’août 2025.

«La Chine se délecte de l’actuel tango diplomatique américano-russe»

L’alliance sino-russe est fondée sur trois piliers : la détestation commune de la prétention occidentale à donner des leçons de droits de l’homme ; l’approvisionnement de la Chine en hydrocarbures russes à des prix défiant toute concurrence ; l’approvisionnement par les Chinois de la Russie en produits manufacturés qu’elle ne pourrait pas trouver ailleurs en raison des sanctions occidentales décrétées contre elle après son invasion militaire de l’Ukraine en février 2022.

Aujourd’hui, la Chine se délecte de l’actuel tango diplomatique américano-russe. D’abord parce qu’il est chaotique et donc amusant à regarder. Un jour, Trump dit publiquement que Poutine est un homme charmant, victime d’une injuste chasse aux sorcières occidentale. Le lendemain, quand il devient évident que Poutine traîne les pieds face à la proposition de cessez-le-feu en Ukraine que lui propose l’Amérique, Trump menace la Russie de sanctions commerciales supplémentaires : tout pays acheteur d’hydrocarbures russes se verrait interdire tout commerce avec les États-Unis. La Chine se délecte du spectacle de l’impatience puérile du président américain se cognant sur le cynisme tranquille du maître du Kremlin, qui, lui, semble avoir tout son temps pour négocier, non sans accumuler les conditions.

Quand il voit l’empire américain s’affaiblir en se détachant de ses alliés européens,
le dragon chinois se délecte, sans même bouger la queue.

Deuxième raison de la délectation chinoise, Pékin comprend parfaitement quel avantage, en termes d’image, l’empire du Milieu est en train de prendre sur l’empire américain, auprès des autres nations du monde. Autant la démocratie américaine donne d’elle-même une image chaotique, autant la dictature communiste chinoise se pare des atours de la stabilité. À Washington, on voit les nouveaux dirigeants américains démanteler leurs réseaux d’influence à l’étranger (tel l’USAID), vociférer publiquement contre leurs alliés européens historiques (tel le Danemark ou le Canada), voter avec la Russie et la Corée du Nord à l’ONU, et parler d’un troisième mandat présidentiel pour Trump.

À Pékin, les dirigeants chinois donnent d’eux-mêmes une image de calme, de réflexion, de stratégie à long terme. Ce 1er avril, la Chine a commencé la grande réforme de ses forces armées. Il s’agit pour la Chine de réellement préparer au combat son APL (Armée populaire de libération). Combat contre qui ? Les textes officiels ne le disent pas, mais tout le monde a en tête la prise par la force de l’île de Taïwan. En 2025, la Chine va accroître de 7,2 % son budget militaire, la même progression qu’en 2024. En deux ans, la flotte de guerre chinoise s’accroît de l’équivalent de la totalité du tonnage de la marine nationale française. Les stratèges du ministère taïwanais de la défense estiment que la Chine continentale envisagerait une opération amphibie contre leur île dès l’année 2027. Est-on sûr que l’Amérique enverrait alors sa flotte combattre dans le détroit de Formose en faveur de la liberté des Taïwanais ?

«Poutine sait très bien que la politique américaine est changeante»

Beaucoup d’observateurs occidentaux pensent qu’en normalisant leurs relations avec la Russie les Américains cherchent à créer un condominium d’où seraient écartés les Chinois. C’est possible que Donald Trump ait cette idée en tête. En visite au quartier général de l’Otan, le nouveau secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a expliqué aux Européens médusés que la priorité stratégique américaine n’était plus la défense de la zone Atlantique – que les Européens devaient défendre eux-mêmes -, mais celle de la zone indo-pacifique.

Il est évident que, pour l’emporter dans leur rivalité systémique contre Pékin, les Américains ont intérêt à dissocier les Russes des Chinois. Poutine se prête provisoirement à ce jeu, en proposant tacitement un partage du Grand Nord avec les Américains, comme il l’a fait lors de son discours à Mourmansk du 29 mars 2025, devant les marins russes. Le jeu du président russe est en réalité à très court terme ; il cherche à obtenir le maximum de concessions américaines sur l’Ukraine, car il a besoin, face à son opinion publique, des apparences d’une victoire éclatante sur Zelensky.

Mais Poutine sait très bien que la politique américaine est changeante et que les choses peuvent se retourner très rapidement contre lui. Le président russe ne lâchera pas la proie (sa solide alliance politico-économique avec Pékin) pour l’ombre (la nouvelle amitié avec les ultra-conservateurs de Washington).

Quand il voit l’empire américain s’affaiblir en se détachant de ses alliés européens, le dragon chinois se délecte, sans même bouger la queue.