Pour l'élection présidentielle de 2027, Gérald Darmanin estime qu'«il faut être dans l’unité. Et que le mieux placé l’emporte.» LP/Delphine Goldsztejn

Politique

Une semaine après le second tour des municipales, le garde des Sceaux dresse un constat sévère sur l’état de la société et la violence politique du moment. Il n’exclut rien pour 2027.

Le Parisien - 28 mars 2026 - Par Olivier Beaumont et Jean-Michel Décugis

 

Ce samedi, Gérald Darmanin a retrouvé le conseil municipal de Tourcoing (Nord). Non pas avec son écharpe de maire (qu’il a transmise en 2020), mais avec ce Premier adjoint en charge de l’urbanisme et des grands projets. Un œil sur le local, toujours, mais aussi sur le national avec ses grands dossiers du moment place Vendôme. Particulièrement le projet de loi Justice criminelle, bientôt examiné au Parlement. Mais le garde des Sceaux observe aussi avec attention les turbulences politiques. Et s’inquiète de la montée des extrêmes à un an de la présidentielle. Il invite son camp au sursaut, et continue de faire pression pour l’organisation d’une primaire.

Le second tour des municipales confirme un paysage politique de plus en plus « archipélisé » et des extrêmes qui conquièrent de nouveaux territoires. Est-ce un échec pour votre majorité, après neuf ans au pouvoir ?

GÉRALD DARMANIN. C’est un fait : nous n’avons pas gagné ces élections municipales, malgré quelques belles victoires. Et si nous avons encore des électeurs, nous n’avons plus forcément d’électorat. Plus généralement, aucun parti politique ne peut vraiment dire qu’il a gagné ces élections. Mais une chose est certaine, elles ont exprimé un malaise et une colère du peuple. Il faut l’entendre.

C’est-à-dire ?

Aujourd’hui, les partis traditionnels ne parlent plus qu’à des catégories de population, et pas au peuple dans son ensemble. Et le drame, c’est que ceux qui arrivent le plus à parler à ce peuple aujourd’hui, ce sont le RN et LFI, malgré leurs défauts, leurs inexactitudes, leurs outrances.

« Les gens ressentent un manque de respect »

Gérald Darmanin

Mais qui se sent négligé dans la société aujourd’hui ?

Un peu tout le monde. Avec un marqueur commun : le manque de respect. Les gens qui travaillent ressentent un manque de reconnaissance pour l’effort. Le patronat aussi, parce qu’il a le sentiment d’être une vache à lait vers laquelle se tourne systématiquement l’État. Ceux qui cherchent un boulot, parce qu’on pense qu’ils sont feignants. Les personnes issues de l’immigration se sentent pointées du doigt alors que la plupart d’entre elles travaillent et essayent de s’intégrer. Les catholiques ressentent un manque de respect parce qu’ils pensent qu’on n’en fait que pour l’islam. Et les musulmans ressentent un manque de respect en étant souvent stigmatisés. Il faut entendre cet immense besoin de respect et d’écoute.

C’est terrible pour ceux qui sont au pouvoir : le président en premier chef, mais aussi les ministres qui l’ont accompagné, notamment vous…

Le président de la République fait ce qu’il peut avec courage : il a dirigé le pays durant deux quinquennats qui ont connu des crises majeures. Mais pour les autres responsables politiques, quand le RN fait 40 à 45 % des voix et que LFI gagne des villes de 100 000 habitants, on ne peut pas simplement se boucher le nez en disant que ce n’est pas bien. Il faut évidemment regarder la réalité en face. Mon propos s’adresse surtout à ceux qui aspirent à 2027 et qui aujourd’hui ne semblent pas en mesure de dessiner un espoir, comme arrivent à le faire le RN et LFI.

«Les partis traditionnels ne parlent plus qu’à des catégories de population, et pas au peuple dans son ensemble», analyse Gérald Darmanin après les municipales. LP/Delphine Goldsztejn
«Les partis traditionnels ne parlent plus qu’à des catégories de population, et pas au peuple dans son ensemble», analyse Gérald Darmanin après les municipales. LP/Delphine Goldsztejn

Le climat politique général vous inquiète ?

Je trouve qu’il y a chez des électeurs qui ont voté massivement vers les extrêmes une sorte de contestation qu’on pourrait comparer à celle des sans-culottes et des soldats de l’an II. On n’est pas loin d’un sentiment prérévolutionnaire électoral.

Justement, ce qui s’est passé dans la nuit de vendredi à samedi à Fresnes dans le Val-de-Marne, avec une mairie saccagée et pillée, illustre-t-il votre inquiétude ?

Je veux tout d’abord apporter mon soutien au maire de Fresnes nouvellement élu et aux habitants de cette ville. Ces dégradations sont inacceptables. Je les condamne fermement. La volonté du peuple souverain doit toujours être écoutée et respectée.

VidéoLa mairie de Fresnes attaquée et pillée dans la nuit

Vous comprenez la colère de ceux qui votent LFI ou RN ?

Oui. On aurait tort de résumer le vote LFI à un vote communautaire. C’est aussi la manifestation pour beaucoup de Français du rejet d’un système dont ils ont le sentiment de ne récolter aucun fruit. C’est comme si on disait que le vote RN est seulement un vote raciste. Attention à la lecture trop morale et trop rapide en dehors des réalités de notre peuple.

« Rachida Dati a été très courageuse »

Gérald Darmanin

Gabriel Attal s’est félicité de voir que Renaissance double son nombre d’élus : 200 sur un pays qui compte 35 000 communes. Cela reste quand même très faible. Il est à côté de la plaque ?

Je ne vais pas dire du mal de Gabriel Attal alors que je plaide pour le rassemblement. La réalité du scrutin des municipales, c’est que lorsque nous étions divisés, nous avons perdu. Soyons humbles, unis et au travail.

À Paris, la défaite de Rachida Dati était inéluctable ?

Je ne sais pas si Rachida Dati aurait gagné s’il y avait eu une candidature unique du bloc central. Mais je suis certain que ce qu’ont fait Horizons et Renaissance au premier tour ne l’a pas aidée pour créer une dynamique. Pour gagner une élection, c’est bien de ne pas avoir de gens qui vous tirent dans les pattes. Rachida a été très courageuse.

Pour 2027, vous dites qu’il faut un seul candidat de la droite et du centre, et désormais « peut-être même de la gauche républicaine, qui refuse La France insoumise ». Vous pensez à qui précisément ?

Je pense qu’il faut un seul candidat de la droite et du centre dans lequel une part des électeurs de la gauche républicaine, qui refuse les compromissions avec la France insoumise pourrait se retrouver. Il y des gens de gauche républicaine qui sont laïcs, qui croient en l’ordre, même si c’est pour plus de progrès social, et qui ne supportent pas ce que fait le PS avec La France insoumise, ou ce que sont devenus les Verts.

Mais sur la base de quels principes généraux alors ?

Notre candidat de rassemblement doit porter un espoir. Il faut un récit et non une succession de chiffres et de mesures. La politique, c’est parler au cœur des gens, ça se fait avec les tripes. Un espoir.

« Je continue de penser que la primaire est la meilleure chose »

Gérald Darmanin

C’est-à-dire ?

Notre candidat doit incarner l’espoir d’une triple paix dans son discours. D’abord et avant tout une paix sociale, qui garantit le plus possible le principe d’équité et d’égalité. C’est mon constat, quand je parle de prérévolution, c’est en fait une prérévolution sociale. Il n’est pas totalement fou de parler de partage des richesses ou de partage de la valeur quand on parle de travail. Il faut par exemple savoir reconnaître les différences trop importantes qu’il y a entre ceux qui vivent du fruit de leur héritage et ceux qui ne vivent plus du fruit de leur travail. Le travail ne paie plus, cela met en péril notre pacte républicain. La deuxième paix, c’est la paix civique, en réaffirmant très fortement le principe de laïcité et le soutien aux forces de l’ordre. Et la troisième paix, c’est évidemment une paix internationale.

Ce candidat, vous le choisissez comment ? Ni Édouard Philippe, ni Gabriel Attal, pour ne citer qu’eux, ne veulent entendre parler de primaire…

Je continue de penser que la primaire est la meilleure chose, sauf si l’un d’entre nous s’impose naturellement. Aujourd’hui, celui qui semble être en dynamique en termes de sondages c’est Édouard Philippe, un homme d’une grande qualité. Mais ce match n’est pas gagné, Édouard doit nous dire ce qu’il veut faire et surtout, il doit rassembler, je le pense, autour d’une ligne gaulliste sociale.

Du côté de LR, Bruno Retailleau ne veut pas non plus entendre parler de primaire…

Il y a des voix différentes comme Valérie Pécresse, Gérard Larcher, Laurent Wauquiez, Xavier Bertrand, qui prônent le rassemblement. Comme disait le général de Gaulle, l’aventure personnelle est une maladie infantile. Il faut être dans l’unité. Et que le mieux placé l’emporte.

« Pour 2027, « il ne faut rien exclure, pour personne »

Gérald Darmanin

Olivier Faure rejette aussi votre main tendue vers la gauche…

Je ne parle pas d’Olivier Faure, je parle aux électeurs de gauche républicaine qui sont sincèrement déçus, même tristes et choqués de ce qu’a fait le Parti socialiste pendant les municipales en s’alliant avec La France insoumise, malgré les propos antisémites de M. Mélenchon, malgré les atteintes graves à la laïcité.

Et vous dans tout cela ?

Je m’assurerai que le candidat le plus à même de rassembler porte une ligne politique qui repose sur deux piliers clairs : une fibre sociale affirmée en faveur du travail, du partage de la valeur, à l’écoute des hématomes des Français et l’attachement à l’ordre républicain.

Et si vous ne trouvez pas cette personne, vous seriez vous-même tenté ?

Il ne faut rien exclure, pour personne. Ce serait absurde, à treize mois d’une élection présidentielle, d’exclure quelque chose. Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est le projet et le rassemblement. Je serai l’infatigable militant de l’unité et de l’écoute sociale.

Gérald Darmanin : « Les Français en ont marre des petites tambouilles ». LP/Delphine Goldsztejn
Gérald Darmanin : « Les Français en ont marre des petites tambouilles ». LP/Delphine Goldsztejn

Bruno Retailleau est persuadé que le macronisme est mort. Et donc, que les Français ne réitéreront pas cette erreur, selon lui, d’élire à nouveau un président qui aura cet héritage-là…

Rappelons qu’il a aussi été ministre, à plusieurs reprises, d’Emmanuel Macron et de François Bayrou. Et qu’aujourd’hui, les LR soutiennent ce que fait le gouvernement… Bruno devrait avoir le langage de l’unité.

Gérard Larcher dit que le bon timing pour désigner un candidat unique, ce serait novembre. Il a raison ?

Il faut le plus tôt possible.

Vous ne pensez pas quand même que toutes ces considérations vous éloignent encore plus des Français ?

Ils en ont marre des petites tambouilles, loin de leurs préoccupations quotidiennes… Faire en sorte qu’un projet porté par la droite et le centre à l’élection présidentielle puisse être présent au second tour et présider au destin du pays, ce n’est pas de la petite tambouille. Pour le reste, je m’efforce chaque jour, comme ministre de la Justice, d’être utile, de faire des choses concrètes, d’être au service des Français. J’ai résolument fait le choix de l’action.

Ne flirtez-vous pas quand même avec la ligne rouge fixée par Sébastien Lecornu ? Il ne veut pas de ministres engagés dans les combats partisans ou dans la prochaine présidentielle…

Quand on est ministre, on a le devoir de s’intéresser à son pays.

« Je vais créer une direction des victimes, une première en France »

Gérald Darmanin

Dans votre projet de loi (PJL) sur la justice criminelle et le respect des victimes, la mesure de « plaider coupable » criminel, destinée à accélérer le traitement des procédures, fait polémique. Pensez-vous que ce texte a une chance de passer au Parlement ?

Oui. À l’exception du Syndicat de la magistrature, aucun autre syndicat, que ce soit dans l’administration pénitentiaire (AP), la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) ou la magistrature, ne s’y est opposé. Il y a 6 000 dossiers criminels en attente, avec des délais d’attente de six ans pour un viol et huit ans pour une affaire de narcotrafic. Nous devons réorganiser notre procédure. Cette mesure de « plaider coupable » existe dans tous les pays démocratiques nous entourant : Italie, Espagne, Allemagne, Angleterre. Le Conseil d’État a rendu un avis très clair sur sa constitutionnalité. La loi prévoit un accord unanime de l’auteur (avec avocat obligatoire), de la victime et du procureur. Et une vraie audience aura lieu, avec des prises de parole des victimes et de l’auteur, et trois juges homologueront la peine, avec possibilité d’appel. C’est un outil supplémentaire qui n’enlève rien à l’existant.

Gérald Darmanin souhaite «créer une direction des victimes, une première en France, pour que chaque victime soit contactée au moins deux fois par an, informée de la procédure et de ses droits». LP/Delphine Goldsztejn
Gérald Darmanin souhaite «créer une direction des victimes, une première en France, pour que chaque victime soit contactée au moins deux fois par an, informée de la procédure et de ses droits». LP/Delphine Goldsztejn

Combien cela concerne-t-il de dossiers ?

10 à 15 % des dossiers. Cela permettrait de gagner du temps et de rendre une justice plus humaine. C’est un premier pas vers la justice restaurative, une option supplémentaire que les avocats et magistrats pourront utiliser.

Sauf que beaucoup d’avocats y sont opposés…

Je les ai reçus. La grande majorité des avocats peut-être, mais pas tous. Et je rappelle que celui qui l’a imaginée était un avocat pénaliste d’Angers. Nous discuterons avec la profession pour améliorer le texte et je suis à leur écoute. Je note cependant que les avocats étaient également opposés à la loi narcotrafic, aux quartiers de haute sécurité et au parquet national anticriminalité organisée (PNACO), des textes qui ont ensuite été votés à l’unanimité ou quasi-unanimité et qui sont largement soutenus par les Français.

Avez-vous des retours de victimes sur ce « plaider coupable » pour les crimes ?

Beaucoup de victimes me disent être mal reçues ou non considérées par la justice (absence de contact avec les juges, attente interminable). Je vais créer une direction des victimes, une première en France, pour que chaque victime soit contactée au moins deux fois par an, informée de la procédure et de ses droits. Les victimes veulent de la considération et je n’en ai croisé aucune opposée à l’idée que quelqu’un puisse utiliser cette procédure. L’important est que la procédure ne puisse être mise en œuvre qu’avec l’accord de la victime et qu’un temps d’audience suffisant soit consacré à ce que les juges puissent l’écouter.

Quelle a été votre réaction après la mise en examen et l’incarcération d’un avocat de la DZ mafia, soupçonné d’avoir permis à un de ses clients de communiquer avec l’extérieur depuis les prisons de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais) et Condé-sur-Sarthe (Orne) ?

L’information est remontée depuis ces deux prisons de haute sécurité, ce qui montre que le système pénitentiaire fonctionne. À Vendin, comme à Condé, aucun téléphone n’a été trouvé. En revanche, le secret des correspondances entre l’avocat et son client, qui est un droit fondamental, a été dévoyé par l’un d’entre eux. Je le regrette mais je reste attaché à ce droit fondamental. Ce n’est pas une faille propre à ces prisons, c’est une faille déontologique. Un avocat peut rompre avec sa déontologie pour l’argent, mais il peut aussi être sous emprise, menacé par les narco-bandes. C’est aussi pour les protéger que nous luttons contre la criminalité organisée.