L’ancien oligarque russe en exil et figure de l’opposition Mikhaïl Khodorkovski au Forum sur la sécurité de Varsovie, en Pologne, le 2 octobre 2024. WOJTEK RADWANSKI / AFP

Entretien

Réfugié à Londres depuis 2015, l’ex-oligarque analyse les rapports de force entre les dirigeants impliqués dans la guerre.

Le Monde - 6 mars 2025 - Par Cécile Ducourtieux (Londres, correspondante)

Mikhaïl Khodorkovski reçoit dans ses bureaux londoniens, une adresse discrète dans un quartier cossu du centre de la capitale britannique. A 61 ans, l’ex-oligarque et patron du groupe pétrolier Ioukos, devenu un des principaux opposants russes à Poutine, est réfugié au Royaume-Uni depuis qu’il a été gracié par ce dernier, fin 2013, après dix ans de prison. Cheveux gris coupés ras, il a ce même visage fin que sur les photographies d’il y a vingt ans, quand, brutalement déchu, il faisait face aux juges dans son procès pour fraude, largement considéré comme politique.

Mardi 4 mars, quelques heures après que le président américain Donald Trump a annoncé la suspension de l’aide américaine à l’Ukraine, il partage auprès du Monde et de trois autres médias européens ses réflexions sur la crise de la relation transatlantique et les erreurs de lecture, de son point de vue, des Européens et des Ukrainiens sur les pratiques des présidents américain et russe, Donald Trump et Vladimir Poutine.

Pour celui qui fut l’homme le plus riche de Russie au début des années 2000 et, à l’époque, proche du Kremlin, « les Européens n’ont vraiment pas compris Poutine et Trump. Ce sont des leaders d’un genre particulier. Imaginez que le premier ministre britannique annonce qu’il veut acquérir le Groenland. On va le prendre pour un fou ou on va s’attendre à ce qu’il envoie l’armée britannique. Rien de tel avec Trump : ce qu’il dit, ce ne sont que des mots, souvent des subterfuges pour distraire les gens ».

Pour l’ex-oligarque devenu défendeur des libertés publiques, Poutine a un « style similaire » : il dit qu’il n’a rien contre l’Ukraine et deux mois plus tard, il lance l’invasion du pays. « Les deux dirigeants ont des méthodes de gangsters. Dans le cas de Poutine, je sais d’où cela vient, dans celui de Trump, moins. Peut-être parce qu’il a commencé sa carrière comme promoteur immobilier sur un marché très difficile, à New York ? », s’interroge M. Khodorkovski, qui s’exprime en russe, une traductrice à ses côtés.

La « sourde oreille » des Européens

A ses yeux, les propos de Poutine ou Trump sur l’Ukraine « ne veulent rien dire ; Trump n’a encore cédé sur rien. Nous n’aurons une idée de comment se termine la partie que quand nous verrons leurs cartes sur la table. Si vous voulez que Trump agisse dans le sens de vos intérêts, il faut lui montrer que vos intérêts sont alignés avec les siens ». C’est à cette aune que se mesure, selon l’ancien dirigeant d’entreprise, l’accord sur les minerais ukrainiens que souhaite le président américain. « Il est un moyen pour Trump d’allier son intérêt à la préservation de l’Ukraine. » Il lui semble que le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, n’a pas compris ce que les Européens lui disaient, à savoir qu’ils ne pourraient pas le soutenir sans l’aide américaine. « Il pensait avoir une marge de négociation avec Washington », avance-t-il.

Mikhaïl Khodorkovski souligne aussi des incompréhensions entre Américains et Européens : « Depuis dix ans, les Etats-Unis leur envoient le même message : leur attention se tourne vers la région Indo-Pacifique, les Européens doivent davantage se préoccuper de leur sécurité. Mais ils ont fait la sourde oreille. » Pour autant, les Etats-Unis se trompent s’ils pensent n’avoir plus besoin des Européens, notamment si ces derniers se tournaient vers la Chine. « Ils devraient aller voir Trump avec une liste des problèmes qu’ils pourraient lui causer, en lui proposant des deals », suggère l’ancien homme d’affaires.

Sur l’issue de la guerre, Mikhaïl Khodorkovski se montre plutôt pessimiste. Perdre la Crimée ou les régions ukrainiennes occupées de Louhansk et de Donetsk serait les seules situations considérées comme des échecs par Poutine, estime-t-il, « parce que le président se trouverait avec 1 à 2 millions de réfugiés en Russie et il ne pourrait pas cacher leur présence malgré sa propagande. Mais comme ces pertes de territoires sont très improbables, on peut considérer qu’il ne va pas perdre cette guerre ».

« Un cauchemar pour les Russes »

Or les conséquences pour l’Europe d’une victoire de Poutine sont sombres, selon lui. Si un cessez-le-feu est conclu, la guerre s’arrête à la ligne de front actuelle, et dans ce cas, si l’Europe réarme l’Ukraine au point de dissuader Poutine de relancer le conflit, une forme de guerre froide s’installe, avec des périodes d’escalade et de désescalade, jusqu’à un éventuel changement de régime, « peut-être dans dix ans ». « C’est le meilleur des scénarios », souligne Mikhaïl Khodorkovski.

Si Poutine met la main sur l’essentiel du territoire ukrainien, « il y aura de nouveau la guerre en Europe d’ici à deux ans », prédit l’ancien patron de Ioukos. Aussi, si le président américain parvient à un accord avec lui, « en maintenant l’actuelle ligne de démarcation, le droit pour l’Ukraine de rester un pays souverain et de recevoir de l’aide occidentale, alors Trump aura vraiment mérité le prix Nobel », estime l’opposant russe.

Celui qui dit travailler aujourd’hui à ce que les élites russes « gardent un lien avec l’Occident » insiste : « Cette guerre est un cauchemar pour les Russes. Près de 80 % de la population ont des liens familiaux avec l’Ukraine. Je suis né à Moscou, mes parents aussi, mais toute ma famille vient d’Ukraine et avant la guerre, mon frère vivait [dans la ville ukrainienne de] Kharkiv », témoigne-t-il.