Société

Le think tank Avenir Suisse montre comment dix-sept particularités suisses - parmi lesquelles le franc surévalué, la culture du consensus, la démocratie directe, la concurrence exacerbée, le frein à l'endettement ou encore l'immigration - ont constitué des facteurs clés de succès, et à quelles conditions elles continueront de l'être malgré les bouleversements mondiaux.

Les Echos - 6 février 2026 - Par Christine Kerdellant

La Suisse n'est pas un « miracle » économique, mais un succès qui s'explique par son « antifragilité ». Nassim Taleb, le philosophe et économiste inventeur du « Cygne noir », avait vanté, en 2013, les capacités de notre voisin à tirer parti des chocs pour se fortifier, à utiliser cette mise sous stress permanente pour renforcer son système immunitaire. Cette Suisse « si petite et si isolée » était donc, pour Taleb, le pays le plus solide de la planète.

Cette fois, c'est un think tank local, Avenir Suisse, qui s'inspire des principes de Taleb pour montrer à ses concitoyens comment garder cette avance, à l'heure où les menaces s'accroissent : il faut faire jouer une nouvelle fois les ressorts de l'antifragilité.

Publié en allemand et en français, cet essai est écrit à la manière suisse : pratique, concret, utile, sans effets de manche ni envolées lyriques (les Suisses partagent la conviction d'Helmut Schmidt selon laquelle mieux vaut envoyer chez le médecin un leader qui a des « visions »). Même son look - petit format, dessins simplistes, couverture « cheap » - ne laisse pas augurer de la richesse du contenu.

Jürg Muller, Christoph Eisenring et Patrick Leisibach, directeur et senior fellows d'Avenir Suisse, montrent donc comment dix-sept particularités suisses - parmi lesquelles le franc surévalué, la culture du consensus, le fédéralisme, la démocratie directe, le système de milice, la concurrence exacerbée, le frein à l'endettement ou encore l'immigration - ont constitué des facteurs clés de succès, et à quelles conditions elles continueront de l'être malgré les bouleversements mondiaux.

Les piliers de « l'antifragilité »

Elles illustrent les principes de l'antifragilité de Taleb, comme la progression par essais-erreurs (on expérimente à petite échelle et on exploite les échecs), la décentralisation (les petites unités autonomes sont plus réactives), ou la nécessité de jouer sa propre peau (les décisionnaires sont exposés aux conséquences de leurs choix). Rêvons un peu : et si la France s'en inspirait ?

Ainsi, la culture du compromis fait partie des piliers suisses, mais cette politique du consensus a son revers : la lenteur. « En Suisse, on cherche en vain d'audacieuses réformes. Ce sont plutôt des qualificatifs comme 'ennuyeux' ou 'sans éclat' qui viennent à l'esprit. Mais l'ennui politique est synonyme de stabilité. Au lieu d'une politique de tricotage et détricotage au gré des changements de majorité, la Suisse maintient un cap constant, même si c'est d'un train de sénateur. »

Les garde-fous sont multiples : beaucoup d'acteurs ont un pouvoir de véto ; les élus savent que leurs actes législatifs peuvent à tout moment être visés par un référendum ou une initiative populaire ; l'ensemble des partis, de gauche et de droite, sont représentés au gouvernement… Chaque élection ne produit donc que des changements mineurs, et la politique suisse réagit aux nouveaux défis par sauts de puce, sous la menace constante d'un référendum.

Mais que faire quand, en Suisse aussi, la polarisation s'accroît ? Certes, la votation sur la taxe de 20 % sur les successions de plus de 2 millions de francs a recueilli 71 % de « Non », preuve que la haine des riches est moins grande ici qu'en France, mais la montée des extrêmes demeure un poison pour tout système fondé sur le consensus. Les auteurs formulent donc des propositions visant à renforcer les institutions politiques, comme des commissions de contre-projet, élues par la population.

Et si la France…

Autre pilier d'antifragilité, le système de milice, qui consiste pour des profanes à occuper des fonctions politiques au sein de l'Etat. On comprend pourquoi confier des fonctions exécutives à des citoyens contribue à rendre le pays plus fort : quand un chef d'entreprise est en parallèle politicien de milice, il sait mieux que personne ce que coûtera une nouvelle réglementation ! Par ailleurs, il n'hésite pas à prendre des risques puisqu'il ne pense pas à sa réélection…

« Résultat, le niveau de confiance de la population envers le système politique est incroyablement plus élevé qu'en France », explique Aramis de Bonneval, un expert financier français qui vit en Suisse. Mais comment éviter qu'aujourd'hui, le nombre de volontaires diminue ? Le think tank propose le time sharing pour certaines fonctions, mais aussi un label « milice bienvenue » pour les entreprises qui incitent leurs salariés au miliciat, leurs coûts étant remboursés par un fonds de soutien sponsorisé par le privé.

Tout est à l'avenant : le marché du travail qui repose sur la coopération plutôt que la confrontation (pas de grèves), la formation professionnelle duale (deux voies pour le même ascenseur social), la prévoyance vieillesse qui assure une justice intergénérationnelle… Sauf que l'espérance de vie augmente, ici comme ailleurs : comment faire si les Suisses refusent de reculer l'âge de la retraite ? L'équilibre des comptes, répond le think tank, pourrait être assuré par une hausse de la TVA soumise à un référendum obligatoire, car « chacun sait » que le coût du travail ne doit pas augmenter. Décidément, la sagesse suisse fait rêver.