Opinion
L’islamisme est difficile à combattre, qu’il soit sunnite, comme Al-Quaida ou Daesh, ou chiite, comme celui d’Iran. En fait, aucun renversement durable d’un régime islamiste installé, contrôlant la police et l’armée, n’a encore été observé. Mais le soulèvement actuel en Iran est porteur d’un nouvel espoir.
La Tribune - 14 mars 2026 - Par Jean-Christian Kipp, Chef d’entreprise, fondateur du fonds Odysseus pour la défense des libertés (*)
L’islam politique a bien remplacé, avec l’aide directe ou indirecte de l’Occident, des despotes nationalistes tels que Saddam Hussein, Kadhafi ou le Shah d’Iran. L’Occident pourrait-il alors contribuer à rendre cette mutation réversible ?
L’islamisme résiste aux « ingérences »
Les Etats-Unis ont certes défait en 2001 les Talibans d’Afghanistan mais il aura suffi qu’ils en partent pour qu’immédiatement ceux-ci reprennent le pouvoir. Depuis règne dans ce pays un des régimes les plus obscurantistes au monde, caractérisé par une réduction drastique des libertés, notamment celles des femmes.
De même, la coalition internationale de 2014, forte de 22 pays et appuyée localement par les forces kurdes, a chassé Daesh d’Irak et de Syrie, mais n’en a pour autant vaincu l’islamisme. L’Irak demeure l’un des pays les plus touchés par le terrorisme islamique tandis qu’en Syrie, des groupes, réunis au sein du Hayat Tahir al-Cham (HTC), dirigés par Ahmed al-Charaa, un ancien d’Al-Qaïda puis de Daesch, renversèrent Bachar al-Hassad et instaurèrent un nouvel état islamique.
L’islamisme, régime à la fois politique et religieux, séquestrant autant les âmes que les coeurs, ne peut sans doute être démis que de l’intérieur. Cela ne signifie pas toutefois qu’une aide extérieure ponctuelle ne sera pas déterminante, le moment venu de la révolution.
La nécessité du combat
On n’a jamais assisté à l’assouplissement par lui-même d’un régime islamiste. Né de contextes chaotiques et de despotes corrompus, on aurait pu penser qu’il se normaliserait une fois stabilisé. Il n’en est rien. Ni chez les Talibans, qui multiplient les lois contre les femmes, ni chez les mollahs iraniens, qui évoluent surtout vers une plus grande corruption.
Les récents événements en Syrie auraient pu s’avérer plus prometteurs. A nouveau, il n’en est rien. Al-Charaa, devenu son Président par intérim, multiplia un temps les ouvertures vers les minorités et les démocraties, jusqu’à Israël. Dans les faits, il laissa commettre les exactions récentes contre les druzes, les alaouites ainsi que l’offensive sanguinaire contre les Kurdes, interdisant ainsi toute espérance.
Faute de se normaliser, l’islamisme devra donc être combattu. Par un coup d’état, lorsque c’est encore possible, c’est-à-dire avant que l’armée et le police n’aient été placées sous contrôle. Ce fut le cas en Egypte en juillet 2013, lorsque le Président Al-Morsi, issus des Frères Musulmans, fut après un an de pouvoir impopulaire démis par l’armée nationale aux ordres du général Al-Sissi.
Ou sinon par un soulèvement populaire. Celui auquel on assiste actuellement s’inscrit dans cette trajectoire. Cependant, les huit précédents, de la manifestation contre le port du voile en mars 1979 à celle consécutive à la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, furent noyées dans le sang. A aucun moment le régime ne fut menacé.
La révolte actuelle, bien plus puissante, suivait pourtant le même destin, opposant à la répression armée leur seul espoir de liberté. Elle partageait avec ses précurseurs, qui n’ont glorifié que les victimes, le caractère pacifique et l’absence d’un leader capable de la structurer.
Aussi, malgré la ferveur de la jeunesse iranienne, malgré l’ampleur nationale des manifestations, elle était en train de s’essouffler, incapable de survivre à l’horreur et l’efficacité de la répression : mitraillage de la foule, arrestation en série, tortures, barbarie, plus de 58 000 morts et des dizaines de milliers de prisonniers, morts en sursis.
Les dictatures islamistes survivent par leur appareil répressif. Sans l’affronter, point de victoire possible.
Une chance historique
Quelle qu’en soit la raison, la décision des Etats-Unis et d’Israël de passer le 28 février à l’offensive, en coupant les têtes politiques et militaires du régime, laisse à la révolte une seconde chance.
La jeunesse iranienne est consciente du besoin d’opposer la force à la force. Mais elle n’a pas aujourd’hui les moyens d’y recourir : aucune arme en sa possession et aucun groupe capable de les utiliser. De peur de la voir se rallier à la population, Ali Khamenei, le Guide suprême, avait limité l’intervention de l’Artesh, l’armée régulière forte de 400 000 hommes. Il avait confié la répression aux 300 000 Pasdarans fanatisés, qu’il renforça de proxys arabes sans scrupules venus pour l’occasion du Yémen et d’Irak. Le régime des mollahs est habile. C’est pourquoi les manifestants en appelaient à l’intervention militaire des Etats-Unis et d’Israël. Ils la célébrèrent dès le lendemain, en grande pompe.
Mais comme l’histoire l’a montré, l’attaque américaine n’a pas à elle seule la capacité de défaire un tel régime. Elle n’en ni même l’intention, Trump se refusant, à raison, d’impliquer des forces au sol. L’échec de l’Afghanistan a servi de leçon.
Cela incombe maintenant au peuple iranien. Avec l’offensive américano-israélienne, les jeux sont à nouveau ouverts : un gradé de l’Artesh pourrait trouver courage, ou intérêt, à rejoindre avec ses troupes les rangs de la révolte, des armes pourraient être livrées à des minorités agissantes comme les Kurdes, les manifestants pourraient s’en prendre aux arsenaux militaires, comme ils tentent sporadiquement de le faire aujourd’hui. Un homme providentiel pourrait enfin émerger.
L’occasion est unique : une forte révolte intérieure soutenue par une grande puissance extérieure. Jamais une dictature islamiste n’a à ce point été menacée.
(*) Jean-Christian Kipp est à la fois reporter de guerre, aventurier, entrepreneur, mécène, et anticonformiste.Aventurier, il a participé à de nombreuses expéditions depuis les années 80. Il a été volontaire humanitaire en zone de guerre, puis reporter en couvrant notamment le conflit afghano-sovétique (1985 à 1989), les derniers jours des Khmers Rouges au Cambodge (1993), la naissance du mouvement Taliban (1994), les conflit syrien (2020), ukrainien (2022), arménien (2023), et les émeutes en Géorgie (2024). Il écrit régulièrement dans la revue de géopolitique Politique Internationale. Entrepreneur, Jean-Christian Kipp a créé une dizaine de sociétés, notamment dans le domaine de la santé. La vente de ces sociétés en 2020 a permis de créer le Fonds Odysseus, ce qui lui garantit une stricte indépendance. La vocation d’Odysseus est de promouvoir la liberté sous toutes ses formes. Il est vice-président de la Société des Explorateurs Français.
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