Conflit

Experts et journalistes, au fait de ce qui se passe à l’intérieur des forces russes sur le terrain, font état d’une désorganisation et de désertions.

Le Figaro - 13 mars 2022 - Par Laure Mandeville

Ce samedi à Kiev, dans la salle de l’agence de presse Interfax Ukraine, trois hommes qui se présentent comme trois officiers russes font face à des journalistes occidentaux. Touchés en vol par la défense antiaérienne ukrainienne, qui semble encore fonctionner efficacement, ils ont réussi à s’éjecter à temps et ont été faits prisonniers en retombant au sol, racontent-ils. Tous les trois donnent l’identification précise de leurs bataillons et leur numéro de matricule. Puis ils expliquent comment on leur a annoncé, dès janvier, que l’invasion aurait lieu, avant de leur donner leurs ordres de mission le 23 février, un jour avant le début de l’opération militaire.

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«J’ai demandé au commandement militaire de l’Ukraine de nous permettre de nous adresser aux journalistes indépendants pour essayer de mettre fin à ce terrible conflit», déclare Maksim Sergueïvitch Krishtop, qui dit être lieutenant-colonel au 47e régiment de l’armée de l’air russe. Il raconte qu’il aurait été chargé de détruire des infrastructures militaires, avant de recevoir l’ordre de tirer sur des objectifs civils le 5 mars, ce qu’il aurait compris une fois en vol. «C’était un ordre criminel, mais je l’ai exécuté… J’ai été faible… J’ai conscience qu’il s’agit d’un crime monstrueux et je demande pardon à l’Ukraine», lance-t-il, précisant être bien traité, avant de s’adresser à ses compagnons d’armes russes pour les appeler «à cesser les combats et refuser les ordres criminels».

À ses côtés, un jeune commandant, qui dit s’appeler Alexeï Golovenski, pilote des forces aéronavales russes, basé en Crimée, qui affirme avoir aussi participé à l’opération militaire russe en Syrie, dit que ses supérieurs l’avaient assuré que la défense antiaérienne ukrainienne n’existait quasiment pas. «J’ai été envoyé à la mort à 100%, je ne comprends pas comment on a pu nous envoyer au carton comme de la viande, lance-t-il. Retirez les troupes, arrêtez cette invasion… Je ne vois ni anti-Russie, ni fascistes, ni néonazis ici», lance-t-il à l’armée russe.

Une séquence très crédible

Comme un journaliste demande s’ils sont forcés de faire ces témoignages, tous les trois disent être là «de leur propre gré» car ils ne supportent pas l’idée de détruire leurs frères d’Ukraine. Ils ne peuvent montrer leurs documents d’identité, confisqués avant les opérations, précisent-ils. Krishtop ajoute que prendre d’assaut Kiev serait une opération qui mènerait à «d’énormes pertes humaines» et ne pourrait réussir. Golovenski précise qu’une partie de sa famille est de Kharkiv et qu’il ne sait pas s’ils sont sous les bombes…

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Théâtre mis en scène par les Ukrainiens, comme le dira à coup sûr la partie russe? Même si, dans le brouillard de la guerre, il faut rester très prudent, cette séquence apparaît néanmoins très crédible et rappelle l’épidémie de refus de combattre, qui s’étaient multipliés dans l’armée russe pendant la première guerre de Tchétchénie, quand des officiers avaient ordonné à des colonnes de chars de faire demi-tour, au nom du droit «à ne pas exécuter des ordres criminels».

«Chaos total, sans stratégie ni tactique»

Surtout, ces déclarations confirment maintes informations rapportées par les experts et journalistes en prise avec ce qui se passe à l’intérieur des forces russes sur le terrain. La désorganisation, les désertions, le faible moral. C’est le cas de Christo Grozev, journaliste vedette bulgare de l’agence d’investigation Bellingcat, en première ligne dans la couverture de la guerre, grâce à ses contacts nombreux dans les structures de forces russes et grâce aussi aux techniques d’interception de communications que pratique son agence, créée en 2017 par le journaliste Eliot Higgins pour lutter contre les «fausses nouvelles». Pour lui, aucun doute: «L’armée russe est en chaos total, sans stratégie ni tactique.»

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Ses commandants communiqueraient avec des portables non protégés, car, en bombardant la tour de transmissions ukrainienne, ils ont réduit à néant l’efficacité du système de communications chiffrées ultra-onéreux que l’armée russe avait acquis, affirme-t-il à la journaliste ukrainienne Alesy Batzman sur sa chaîne YouTube. Grozev explique que le désarroi vient du fait que l’opération avait été planifiée pour durer trois jours et que les colonnes militaires envoyées vers Kiev étaient remplies de policiers et de soldats de la garde russe (Rosgvardia), nullement préparés à des combats de haute intensité (il s’agissait pour eux de policer une ville qui se serait rendue après la décapitation de la direction politique ukrainienne).

Il évoque d’énormes problèmes de «logistique», «point faible récurrent de l’armée russe» et signale la présence de quatre générations de chars, «une absurdité». «Chaque conversation interceptée montre que les commandants comprennent que c’est un échec… Mais la question est de savoir si cette réalité remonte au sommet», note-t-il, soulignant la tradition qui consiste à cacher l’état des lieux au chef suprême. «Je suis persuadé que la panique gagne déjà le Kremlin», dit-il néanmoins, persuadé qu’une révolution de palais pourrait se préparer.es milliers de morts

L’ampleur des pertes en hommes semble dévastatrice. Christo Grozev affirme avoir compté jusqu’à 3000 morts côté russe, puis s’être arrêté «car c’est déjà une défaite tellement accablante, qu’elle va fragiliser le pouvoir, quand les mères vont recevoir les cercueils». Le Pentagone évoque de 5000 à 6000 hommes tués et les Ukrainiens 12.000… Grozev prédit que le moment de vérité devrait être atteint dans les dix jours: même si les Russes n’avoueront pas la défaite, ils tenteront de geler la situation pour en tirer au moins un avantage territorial dans les zones qu’ils occupent. Il n’exclut pas un geste désespéré d’un pouvoir poutinien acculé, à l’aide d’armes chimiques ou nucléaires.

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Pendant ce temps, sur la chaîne russe ORT, les propagandistes du Kremlin diffusent en boucle des images d’une armée russe «libérant» la population «des nazis qui la pilonnent…» Mais jusqu’à quand? Pour la première fois, l’émission «du soldat poutinien» Vladimir Soloviov a vu deux affidés du régime émettre de gros doutes sur «l’opération spéciale». Signe avant-coureur de la débâcle?