Conflit

La guerre d'usure qui sévit en Ukraine n'est pas terminée, certes, mais on sait déjà, au bout de six mois, que la Russie en sortira perdante : perdante vis-à-vis de ses voisins occidentaux et d'une Chine dont elle est devenue le vassal.

Les Echos - 29 aout 2022 - Par Dominique Moïsi (politologue, chroniqueur aux « Echos »)

En Ukraine, la guerre éclair souhaitée par Poutine s'est transformée en une guerre d'usure . Après six mois de conflit aucun camp ne semble capable de l'emporter de manière décisive, même si la balance semble peut-être désormais pencher légèrement, grâce à l'aide occidentale, en faveur de Kiev.

La guerre froide, commencée entre 1945 et 1947, s'était achevée le 26 décembre 1991 avec la dissolution de l'URSS. L'après-guerre froide s'est conclu le 24 février 2022 avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Il est trop tôt pour définir par un vocable précis - « la nouvelle guerre froide », « les prémices de la troisième guerre mondiale », « la démondialisation », « l'ère du chaos » - la période qui vient de s'ouvrir. On peut néanmoins en tirer déjà des premiers enseignements.

Le poids des émotions

L'auteur de ces lignes n'a pas été surpris par le retour de la guerre au coeur de l'Europe. Je l'avais vue venir de manière inéluctable à travers deux grilles, plus complémentaires que contradictoires : l'histoire diplomatique de l'Europe d'Ancien Régime, d'un côté ; le poids des émotions en géopolitique, de l'autre.

Cette aventure militaire russe semble si irrationnelle - « Poutine n'est pas stupide », avait affirmé avec assurance une grande spécialiste de la Russie -, anachronique et totalement irresponsable aussi. A l'heure du réchauffement climatique et des grandes pandémies, comment peut-on encore rêver d'agrandir ou de retrouver par les armes sa « part du gâteau » planétaire ?

Pour comprendre Poutine, la meilleure clé de lecture est sans doute le triple partage de la Pologne par l'Autriche, la Russie et la Prusse entre 1770 et 1795. « J'existe parce que je m'agrandis », disait-on alors d'une même voix à Vienne, Saint-Pétersbourg et Berlin.

Pour comprendre cette fuite en avant dans le passé de la Russie, l'histoire diplomatique est utile et tout particulièrement cette question : comment les vainqueurs doivent-ils se comporter avec les vaincus ? Il y a le modèle suivi par Metternich et Castlereagh au congrès de Vienne en 1815. On y rétablit la France dans ses frontières prérévolutionnaires, sans volonté de la punir et de l'humilier, parce que l'on a besoin d'elle pour maintenir la stabilité du continent derrière les principes conservateurs de la Sainte Alliance.

C'est, toutes proportions gardées, le choix qui fut fait par les Etats-Unis et ses alliés en 1945. Face à la menace soviétique grandissante il convenait de réintégrer le plus vite possible l'Allemagne et le Japon dans la communauté des nations démocratiques.

Rétablir la Russie dans sa grandeur

Sans suivre le modèle punitif choisi par les puissances victorieuses à Versailles en 1919, l'Amérique en 1991 aurait-elle, portée par un idéal démocratique généreux, humilié inutilement la Russie, comme Paris et Londres l'avaient fait de l'Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale ?

« L'Europe kidnappée », de l'Est et du Centre, avait après plus de quarante années de joug soviétique soif de démocratie et de protection. Il convenait de les lui offrir. Mais l'Amérique s'est-elle assez souciée des émotions de la Russie ? Elle n'a pas gagné la guerre froide, c'est l'URSS qui l'a perdu.

Pour autant il ne s'agit pas de disculper la Russie de Poutine de ses responsabilités dans la période qui précède le 24 février 2022. Bien au contraire. Car s'il est un enseignement qui s'impose après six mois de guerre en Ukraine, c'est bien le danger représenté par les régimes autoritaires dans le déclenchement puis la gestion des conflits.

Surestimant ses forces, sous-estimant celles de ses adversaires, Poutine s'est enfoncé tout seul dans le piège qu'il s'est tendu à lui-même. Depuis ses aventures militaires réussies en Géorgie, en Crimée sans oublier la Syrie, Poutine était persuadé qu'il n'était pas seulement un fin tacticien, mais aussi un grand stratège, le descendant direct de Pierre le Grand et Catherine II : bref, l'homme choisi par le destin pour rétablir la Russie dans sa grandeur. Et autour de lui, logique de plus en plus stalinienne oblige, personne n'a eu le courage d'émettre des réserves, de formuler des mises en garde.

La Russie était devenue progressivement, au fil des ans, le partenaire junior de la Chine.
Aujourd'hui, elle en est l'absolue obligée.

Le pouvoir isole, le pouvoir absolu isole absolument. En temps de guerre, les régimes autoritaires sont tout à la fois plus dangereux et plus vulnérables que les autres. Car ils savent que perdre la guerre, c'est pour eux perdre le pouvoir, sinon la vie.

Dépendance excessive vis-à-vis de Pékin

De fait, en cette fin d'été 2022, le grand perdant des six premiers mois de guerre en Ukraine apparaît être la Russie de Poutine, non seulement parce qu'elle s'enlise dans une guerre d'usure contre un adversaire, qui est sur le papier infiniment plus faible qu'elle, mais parce que sa non-victoire a un coût géopolitique certain : Moscou se retrouve dans une situation de dépendance excessive vis-à-vis de Pékin.

La Russie était devenue progressivement, au fil des ans, le partenaire junior de la Chine. Aujourd'hui, elle en est l'absolue obligée. Est-ce bien cela que recherchait Poutine ? Quel objectif a-t-il vraiment atteint ? Il voulait la « finlandisation » de l'Ukraine, il a eu « l'otanisation » de la Finlande et de la Suède.

En refermant la page de l'après-guerre froide - et de manière concomitante peut-être celle de la mondialisation - la guerre en Ukraine nous fait passer d'un monde largement dominé par les facteurs géoéconomique, à un monde où les considérations géopolitiques deviennent toujours plus centrales.

Il y a trente et un an, à la chute de l'URSS, mondialisation et américanisation du monde semblaient aller de pair. La chute des tours de Manhattan en septembre 2001, suivie par la crise financière de 2008 et la chute métaphorique de la tour de Lehman Brothers, avaient dissocié les deux phénomènes.

Et si la mondialisation, loin de confirmer le statut central des Etats-Unis,
traduisait le passage du flambeau de l'histoire de l'Occident vers l'Asie ?

Et si la mondialisation, loin de confirmer le statut central des Etats-Unis ne traduisait pas plutôt le passage du flambeau de l'histoire, de l'Occident vers l'Asie chinoise et/ou indienne ?

En ces derniers mois de l'année 2022, une leçon s'impose avec toujours plus de clarté : il y a des limites à la puissance militaire, surtout quand la quantité des armes et des troupes ne suffisent pas à faire la différence face à la qualité et la résolution des hommes . Non seulement la Russie ne progresse pas, mais elle prend le risque, par un accident nucléaire, de faire régresser la planète.

Dominique Moisi