Réformes

Elle est Madame social. Il est Monsieur réformes et veut cocher celle des retraites. Elle aussi, mais à sa manière, douce. Méthode, calendrier, fond : chaque arbitrage est l’objet d’un aller-retour entre eux.

L'Opinion - 14 décembre 2022 - Par Corinne Lhaïk

Les faits -Le 12 décembre, Emmanuel Macron annonce, lors d’un Conseil national de la refondation, un report de la présentation de la réforme des retraites du 15 décembre au 10 janvier. Le projet de loi sera au menu d’un Conseil des ministres de janvier, pas forcément un mercredi. Le Parlement commencera à en débattre dans la foulée et jusqu’en mars. Le texte doit entrer en vigueur l'été prochain. Elisabeth Borne devrait bientôt échanger avec Eric Ciotti.

La réforme des retraites est un bras de fer. Il oppose l’exécutif et les syndicats ; l’exécutif et les oppositions ; l’exécutif et l’opinion. Mais aussi les deux têtes de l’Etat, Emmanuel Macron et Elisabeth Borne. Entre le président de la République et sa Première ministre, le fer se loge dans un gant de velours : l’affrontement est feutré, aimable, et se termine quoi qu’il arrive par la victoire de l’Elysée, comme le veut la Constitution. Mais le jeu de ping-pong entre les deux rives de la Seine en dit long sur le décisionnaire final, partagé entre le souci de la rapidité et sa propension naturelle à étirer le temps. Sur le calendrier, sur l’âge, sur le rythme, sur le report des annonces, sur la méthode, l’histoire de la réforme depuis le début du quinquennat est jalonnée de coups de pression sur la Première ministre. Elle ne perd pas toujours le match.

Emmanuel Macron aime surprendre. Le 12 septembre, devant l’Association de la presse présidentielle, il confirme qu’il songe à inscrire la réforme des retraites dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), débattu durant l’automne, pour aller plus vite. Matignon, Bercy et le ministère du Travail : personne n’est au courant. Le Président veut mettre son petit monde en tension, il a peur que Matignon mollisse. La Première ministre envisage un calendrier plus étalé qui laisse sa part à la concertation. Elle n’en dit rien publiquement. Même dans les réunions de ministres, elle reste poker face, dit l’un d’entre eux.

Plumes. D’autres font davantage de bruit. A commencer par François Bayrou qui joue les ralentisseurs depuis le début du quinquennat.L’Elysée est persuadé d’avoir perdu des plumes aux législatives pour avoir affiché l’âge légal de 65 ans dans le programme. Autant avoir les avantages de l’audace puisqu’on en a déjà subi les inconvénients. Tous ceux qui mettent du sable dans la machine énervent particulièrement le Président. Emmanuel Macron n’apprécie pas la récente interview du président du MoDem au Journal du dimanche, le 11 décembre, dans laquelle ce dernier appelle à plus de pédagogie. Ce n’est pas un hasard si, invité du Grand Jury de RTL le même jour, Olivier Véran, porte-parole du gouvernement, exprime son agacement.

En septembre, le président du MoDem s’est déjà manifesté contre le passage par le PLFSS. Elisabeth Borne aussi, mais dans le secret de ses échanges avec le Président. Elle lui dit qu’elle « ne le sent pas », qu’elle « n’est pas à l’aise». Elle convainc Emmanuel Macron qu’il faut laisser du temps à la concertation avec les partenaires sociaux. Avantage Borne. Elle va perdre une manche (momentanément ?) sur la question de l’âge légal et de son rythme d’augmentation. Pendant la campagne, Emmanuel Macron annonce le passage de 62 à 65 ans, avec une augmentation de quatre mois par génération pour parvenir à 65 ans en 2031. Puis, dès le lendemain du premier tour, le 11 avril, il évoque une étape à 64 ans, à la fin du son quinquennat.On comprend que la limite des 65 ans n’est pas un totem. D’autant que l’exécutif esquisse une autre solution : limiter la hausse à 64 ans, mais accélérer l’augmentation de la durée de cotisation prévue par la loi Touraine de 2014.

Rythme. Cette solution a la préférence d’Elisabeth Borne. La Première ministre souhaite aussi un rythme moins soutenu : trois mois par génération au lieu des quatre mois de la campagne. Mais avec cette formule, l’âge légal ne serait que de 63 ans au moment où Emmanuel Macron cessera ses fonctions, en 2027. Il n’en est pas question et il le dit le 26 octobre, interviewé par France 2 : il n’y a « aucune hypothèse où on s’arrête à 63 ans au niveau de ce quinquennat. »

La Première ministre perd cet arbitrage le 7 décembre. Lors d’un dîner à l’Elysée avec des ministres et des responsables de la majorité, le chef de l’Etat tranche : ce sera 65 ans, au rythme de quatre mois. Ces agapes sont précédées d’une réunion, à 18 heures. Autour de la table, Emmanuel Macron et le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, Elisabeth Borne et son directeur de cabinet, Aurélien Rousseau, et les ministres concernés : Bruno Le Maire, Olivier Dussopt, Gabriel Attal, Stanislas Guerini, Olivier Véran, Franck Riester et François Braun : la présence du ministre de la Santé indique à quel point les retraites sont un sujet sensible pour les soignants et l’hôpital.

« J’ai été élu sur les 65 ans, c’était un des objets les plus clairs de ma campagne. Je suis ouvert, mais personne ne bouge, ni Les Républicains (LR), ni la CFDT. Donnez-moi une raison de bouger ! »

Toutes les problématiques sont au menu : âge, calendrier, fonction publique, carrières longues, pénibilité, cumul emploi-retraite et régimes spéciaux.L’âge occupe une grande partie de la discussion. Trois hypothèses sont débattues : 65 ans au rythme de quatre mois; 64 ans et accélération du Touraine, au rythme de quatre mois : cette même hypothèse, au rythme de trois mois. Les deux premières solutions donnent un rendement financier similaire sur le moyen terme, la troisième rapporte moins. Emmanuel Macron cadre le débat : s’il n’a pas un accord politique ou syndical sur les 64 ans avec accélération du Touraine, il ne retient pas cette solution. Et de souligner qu’il en resterait alors à sa promesse de candidat : « J’ai été élu sur les 65 ans, c’était un des objets les plus clairs de ma campagne. Je suis ouvert, mais personne ne bouge, ni Les Républicains (LR), ni la CFDT. Donnez-moi une raison de bouger ! »

Trouble. Et de se tourner vers Elisabeth Borne et Olivier Dussopt : « Vous avez un accord politique ? » leur demande-t-il alors qu’il connaît la réponse. L’arbitrage des 65 ans et quatre mois est confirmé : c’est ce qui doit être annoncé par la Première ministre le 15 décembre. Un autre volet de la réforme créé le trouble, le traitement de la pénibilité.La solution technique idéale n’a pas été trouvée. Matignon et le ministère du Travail ont proposé la création d’un fonds de prévention et des discussions dans les branches professionnelles pour déterminer les métiers pénibles. Mais l’Elysée ne trouve pas ce système très satisfaisant.

Le lendemain, le 8 décembre, Elisabeth Borne reçoit Laurent Berger durant une heure trente. Elle fait le tour des syndicats. La rencontre est déterminante. Le secrétaire général de la CFDT répète à quel point la retraite à 65 ans pénalise ces travailleurs de la deuxième ligne qui occupent des postes modestes et mal payés. Qu’elle a un effet anti-redistributif. La Première ministre vient de la gauche, elle s’en souvient. Un autre rendez-vous l’emmène aussi à s’interroger : François Hommeril, président de la CFE-CGC, est un syndicaliste de tempérament, il met son sens de la formule au service de sa fougue. Mais ses positions, très rudes, laissent penser à la Première ministre qu’il n’a pas été assez écouté.

Le dimanche 11 décembre, Elisabeth Borne retrouve le chef de l’Etat à l’Elysée avec Olivier Dussopt. Elle propose le report de la présentation de la réforme au 10 janvier. Elle veut améliorer les propositions sur la pénibilité : elle trouve dommage de ne pas faire mieux sur une question destinée à concilier les syndicats que l’on sait arc-boutés sur celle de l’âge. Elle veut aussi reparler des 65 ans, montrer qu’il existe une alternative, les 64 ans combinés à l’accélération de la réforme Touraine. Elle trouve que la concertation sur ce dernier point n’est pas allée assez loin. Elle convainc le président. Ce n’est pas la première fois qu’il décide de remettre l’ouvrage sur le métier : en 2018, il demande publiquement à son ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, de mieux verrouiller son texte sur le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu.

Volatile. D’autres considérations jouent : l’approche des fêtes de Noël et le syndrome de la dinde. La macronie redoute qu’on parle retraites autour du volatile. L’ancien candidat à la présidentielle se rappelle qu’à la fin de 2016, il avait bénéficié de ces conciliabules. L’histoire peut se retourner. Pour occuper le temps qu’il s’est donné, l’exécutif va tenter de convaincre deux hommes. Eric Ciotti, fraîchement élu président de LR, sera sollicité dans l’espoir d’un accord sur les 64 ans. La Première ministre lui a adressé des félicitations républicaines par SMS et devrait bientôt échanger avec lui.

Laurent Berger est l’objet de multiples attentions. A Matignon, celles de la Première ministre et d’Aurélien Rousseau. A l’Elysée, celles du secrétaire général adjoint, Pierre-André Imbert, et de la conseillère sociale, Annelore Coury. Le chef de l’Etat lui-même est sceptique. Au bas mot. Il lui arrive de manifester sa mauvaise humeur contre le patron de la CFDT. Le 7 décembre, en Conseil des ministres, il estime qu’il n’est pas responsable de la part du syndicat (en fait de sa fédération cheminots) de se joindre au mouvement de grève de la SNCF, au risque de perturber les vacances de Noël. A moins que la période ne se prête aux miracles. C’est déjà arrivé…