Politique

Le maire de Cannes a une place à part parmi les personnalités de droite qui peuvent prétendre jouer un rôle dans la prochaine échéance présidentielle, en 2027. Encore peu connu du grand public, David Lisnard préfère avancer à son rythme, ne pas céder aux modes et lancer des idées nouvelles. Son maître mot: la liberté.

Le Figaro Magazine - 20 janvier 2023 - Une enquête par Carl Meeus

« Bonjour monsieur le maire. Quand est-ce qu'on dit monsieur le président ? » L'interpellation de ce Cannois ne surprend pas David Lisnard, mais le maire, même s'il est flatté, ne peut réprimer une petite gêne. « Ne dites pas ça devant le journaliste », lance-t-il en rigolant, au milieu des étals du marché de Forville. « Ah non, il reste là, reprend l'épouse de l'homme qui verrait bien David Lisnard à l'Élysée. La ville n'a jamais été aussi bien tenue depuis qu'il est là. Il est parfait, c'est un homme de parole, de droiture. »

Cannes ou l'Élysée ? L'édile doit sans cesse affronter cette interrogation depuis qu'en novembre 2020 sa tribune dans Le Figaro sur les méfaits de la bureaucratisation a rencontré un écho auprès de nombreux électeurs de droite.

Depuis cette date, David Lisnard est devenu l'une des personnalités de droite à pouvoir prétendre à la fonction suprême. Depuis cette date, un jeune journaliste, Quentin Hoster, s'est mis dans ses pas pour écrire sa première biographie, qui sort la semaine prochaine. Depuis cette date, journalistes comme électeurs le pressent de dévoiler ses intentions, de se préparer, de se fixer cet objectif. Comme c'est un honnête homme, il répond poliment, masque son agacement et tente d'argumenter. Non, ce n'est pas de l'hésitation s'il ne répond pas directement à la question de son envie élyséenne. Il n'est pas Nicolas Sarkozy qui y pensait en se rasant, François Hollande qui construisait son parcours avec cet objectif ou Emmanuel Macron qui mettait tout en œuvre pour s'y préparer. « Quand ceux qui prétendent vouloir être président disent qu'ils peuvent aussi vouloir autre chose, c'est qu'ils ne veulent pas être président », constate un vieux routier de la politique. « C'est de la lucidité, se défend David Lisnard. Le devoir, c'est d'essayer de se rapprocher de l'exigence de la fonction pour laquelle on est mandaté. » Depuis 2014, sa fonction, c'est maire de Cannes, son rêve d'enfance.

Son visage se fige

Il faut l'entendre parler de sa ville pour comprendre le lien presque charnel qu'il entretient avec elle. Et il faut le suivre dans ses rues pour comprendre son attachement. Le rendez-vous a été fixé à 8 heures du matin, sur une jetée pour une séance photo. Le lever de soleil promet une belle lumière. Habitué des levers matutinaux, le maire est de bonne humeur. Mais quand il arrive sur les lieux, son visage se fige, les traits se crispent. Impossible de masquer sa contrariété à la vue des restes d'un repas arrosé de la nuit précédente. Là où un autre édile se serait contenté d'appeler les services de nettoyage pour les avertir, David Lisnard multiplie les appels et ne bougera pas avant leur arrivée, quitte à prendre du retard sur son agenda. « Mais à cette heure et à cet endroit, aucun Cannois ni touriste n'a pu voir ces détritus ! » « Moi, je les ai vus », répond-il. Physiquement, il ne peut pas faire semblant de ne pas être contrarié. Dans la ville des acteurs, David Lisnard ne joue pas.

À chaque coin de rue, il se fait arrêter par les habitants. Olivier Coret pour Le Figaro Magazine.

 

C'est exactement pareil pour l'horizon 2027. Il pourrait très bien faire comme d'autres et dire qu'il se projette, qu'il y pense, qu'il se prépare. Il ne l'a pas fait pour 2022. « Je n'étais pas prêt. C'était même ridicule d'y penser. » 2027 est encore loin. Pourquoi se dévoilerait-il si tôt ? Car avant, il y aura les européennes de 2024, les municipales de 2026 et, peut-être, une surprise d'Emmanuel Macron sur des législatives anticipées. Rien ne sert donc de courir. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas se préparer. « On est d'autant plus performant dans l'exécution qu'on s'est préparé avec constance, explique le président de l'AMF, l'Association des maires de France. C'est vrai dans le sport, dans la guerre, Clausewitz et Sun Tzu le montrent. C'est aussi vrai en politique. »

Il veut par-dessus tout conserver sa liberté, ne pas s'enfermer dans les règles des Républicains

François Mitterrand disait qu'il fallait « laisser du temps au temps ». Ce n'est pas la référence préférée de David Lisnard. Il lui préfère de Gaulle et Churchill. « Deux hommes qui ont su allier constance et circonstances. Ils étaient à la fois stratèges et tacticiens. » C'est la raison pour laquelle le maire de Cannes veut d'abord faire avancer ses idées pour pouvoir les porter ensuite devant les Français. D'une manière ou d'une autre, il sera au rendez-vous en 2027. Mais il veut par-dessus tout conserver sa liberté, ne pas s'enfermer dans les règles des Républicains. Même s'il en est membre, il a lancé sa structure, Nouvelle Énergie. 2023 devrait être l'année où son mouvement se structurera davantage. Les militants le veulent, les cadres le poussent. Ils plaident en faveur d'un siège parisien où se retrouver. Comme lui a dit Annie Lhéritier : « Cannes n'est pas la capitale, tu dois avoir des locaux à Paris. » L'ancienne chef de cabinet de Jacques Chirac est une femme énergique qui n'a pas sa langue dans sa poche. Corrézienne mais résidente cannoise, elle est la première à avoir décelé le potentiel de celui qui a succédé à Bernard Brochand à la mairie de Cannes en 2014, malgré une autre liste à droite. En l'entendant prononcer ses discours de vœux, puis lors du 14 juillet, elle perçoit des intonations chiraquiennes qui lui plaisent. Elle va le voir et lui dit qu'il a l'étoffe d'un homme d'État.

Les idées avant tout

Mais David Lisnard reste encore inconnu aux yeux des Français. À 53 ans, il n'a jamais été ministre ni député. Il lui faut acquérir de la notoriété, même s'il se refuse à multiplier les apparitions sur les plateaux. Il ne veut pas devenir un commentateur. Et surtout, par-dessus tout, il redoute que les Cannois l'accusent de les abandonner. La présidence de l'AMF lui prend déjà beaucoup de son temps entre les rendez-vous parisiens et les déplacements pour rencontrer les autres édiles. Il profite de ces occasions pour, à chaque fois, visiter des entreprises, rencontrer des gens. Une manière de se nourrir mais aussi de se faire connaître loin de la Croisette.

Avec Christophe, producteur et vendeur de roses, pilier du marché de Forville. Olivier Coret pour Le Figaro Magazine.

Plus que la notoriété, David Lisnard recherche surtout la légitimité. « Si je peux vous répondre aujourd'hui, c'est parce que les habitants de Cannes m'ont donné mandat de m'occuper de la ville. C'est ma priorité. Pour la suite, je prendrai toute ma part, celle qui sera légitime, pour faire en sorte que mes enfants vivent dans un pays prospère, rayonnant, libre. Je crois à la singularité française, à sa capacité à être un grand pays. » C'est donc par les idées qu'il compte faire la différence. Depuis plusieurs années, il plaide pour que s'ajoute à la retraite par répartition un système de capitalisation. Jusqu'ici, personne ne prêtait vraiment attention à ce qu'il disait. La réforme Borne-Macron a changé la donne. Il en sera peut-être de même avec sa proposition de rétablir le délit de séjour illégal sur le territoire national quand le projet de loi sur l'immigration viendra à l'Assemblée dans quelques semaines.

Le maire de Cannes assume d'autant plus son libéralisme et ses idées radicales qu'il ne les lance dans le débat public qu'après une longue maturation, faite de lectures et de rencontres. Peu friand de mondanités, il leur préfère les rencontres sur le terrain. Dans la même journée, il peut aisément passer d'un discours devant les médecins cancérologues, spécialistes du cancer du sein, réunis au Palais des festivals, à une discussion à bâtons rompus avec les vieux pêcheurs cannois, avant d'enchaîner avec les pompiers de la caserne Pastour puis les fonctionnaires de l'agglomération sur le développement des énergies renouvelables.

Quasiment à chaque fois, le maire est confronté aux absurdités bureaucratiques d'un État omnipotent. Sur ce sujet, l'élu est intarissable. Il a mis onze ans, épuisé trois préfets pour pouvoir rénover la jetée Guillaume-Apollinaire qui tombait en ruine dans le quartier de La Bocca. Mais c'était la propriété de l'État. D'où les refus, les complications, les obstacles. Une fois rénovée par la Mairie, l'État lui a d'ailleurs demandé une redevance pour occupation… Des exemples comme celui-ci, il en a des dizaines.

Libéral et pragmatique

Lors d'une visite à Saint-Martin-Vésubie, il a été frappé de constater que des maisons étaient encore en ruine, pas réparées, deux ans après les terribles inondations. « Pendant un an, tout est allé très vite pour les réparations. Mais le régime dérogatoire est terminé. Plus rien n'avance. C'est le retour du droit commun désormais. » Avec son lot de tracasseries administratives, les directions régionales qui demandent des études avant de lancer des travaux, ceux qui n'ont pas eu le temps de monter des dossiers se retrouvent coincés.

Libéral assumé, David Lisnard est avant tout pragmatique. « Les gens interprètent mal le libéralisme. C'est la subsidiarité horizontale. C'est à l'individu de se débrouiller, et quand il y a carence, l'État, la puissance publique, intervient. » Comme il a fait pour les parkings de sa ville. Confiés au privé par un de ses prédécesseurs, le maire a repris leur gestion en régie, les rénovant et modifiant les tarifs, avec une gratuité les premières heures selon les endroits. « On gagne même de l'argent, se félicite-t-il. Ce qu'il faut, c'est chercher de la performance et du sens. »

Dans un paysage politique à reconstruire à droite, David Lisnard a une carte à jouer. Il le sait, mais veut rester maître de son calendrier. Gérer les impatiences sera sans doute le plus difficile. Quoi qu'il fasse, il est sans cesse renvoyé à la prochaine échéance présidentielle, même par des non Cannois, comme ce médecin qui lui lance, à la sortie de son discours : « On compte sur vous… Pour 2027. »

David Lisnard aime bien photographier sa ville mais aussi ses habitants. Olivier Coret pour Le Figaro Magazine.

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