Retraites

Alors qu’à l’Assemblée nationale on s’écharpe sur le report de l’âge légal de 62 à 64 ans, certains penseurs libéraux rêvent de la retraite « à la carte ».

Le Point - 9 février 2023 - Par Par Kévin Badeau

Soixante, 62 ou 64 ? Les esprits s'échauffent, en France, au sujet de la réforme des retraites défendue par le gouvernement d'Élisabeth Borne, et actuellement débattue à l'Assemblée nationale. L'exécutif voudrait reporter l'âge légal de 62 à 64 ans pour équilibrer le système des retraites, menacé d'un lourd déficit. Ceux contre la réforme dénoncent un projet « métro-boulot-tombeau » et préconisent un retour à 60 ans. Ceux pour la réforme, quant à eux, invitent les Français à regarder ce qu'il se fait ailleurs, en particulier dans l'Europe dite du « Club Med ». Au Portugal, en Espagne et en Italie, le seuil pour liquider sa pension varie entre 66,4 et 67 ans, faisant passer le projet de loi français pour une « réformette ».

Pour trancher ce débat explosif, certains penseurs libéraux ont peut-être trouvé la solution. Ils proposent de laisser aux Français le soin de choisir eux-mêmes à quel âge ils souhaiteraient partir à la retraite, plutôt que d'imposer une mesure qui s'applique à tous. La question revêt un caractère philosophique. « C'est une décision éminemment personnelle. La retraite, c'est mon problème, c'est mon choix. Si je considère que j'en ai ras le bol, qui cela regarde-t-il à part moi-même ? » estime Nicolas Lecaussin, directeur du groupe de réflexion Iref (institut de recherches économiques et fiscales). « Pour moi, il s'agit d'une liberté fondamentale. Chacun sait où il en est dans sa vie. Je ne vois pas pourquoi l'État déciderait à notre place du moment où l'on souhaite passer à autre chose », complète l'économiste Marc de Basquiat, expert rattaché au laboratoire d'idées GenerationLibre.

Sur le papier, cette position a de quoi séduire jusque dans les rangs de la gauche radicale. La députée EELV/Nupes Sandrine Rousseau a récemment rappelé dans l'hémicycle son attachement au « droit à la paresse ». Dans un ouvrage du même nom, paru en 1880, l'écrivain Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, y dénonce l'amour absurde du travail.
Retraite par capitalisation

À la différence des partisans de la paresse, certains défenseurs libéraux de la retraite « à la carte » promeuvent plutôt un mécanisme fondé sur la responsabilité individuelle. Pas question d'assurer le train de vie des plus « oisifs » d'entre nous à coups de prestations sociales, et donc par de l'impôt ou de la dette. Le système des retraites basculerait de la répartition à la capitalisation et « il reviendrait à chacun de s'assurer pour ses vieux jours en cotisant dans un fonds de pension et un plan d'épargne retraite », détaille Nicolas Lecaussin, qui a écrit plusieurs essais, dont le dernier, Les Donneurs de leçons, est paru en 2019 aux Éditions du Rocher.

Ainsi, si un cotisant estime avoir accumulé un capital honorable lui permettant de percevoir un niveau de pension raisonnable, libre à lui de prendre sa retraite à 50, 55 ou 60 ans. « La retraite à la carte est une idée géniale qui fonctionne parfaitement dans un système capitalisé individuel. Mais en répartition, le cotisant finance la retraite de l'aîné. S'il part tôt, il obère alors la retraite de ses aînés », décrypte Cécile Philippe, économiste, présidente fondatrice de l'Institut économique Molinari.

Système universel

Il existe d'autres mécanismes pour y parvenir. Marc de Basquiat a lui aussi planché sur la question. L'auteur du rapport La retraite quand je veux (2020) propose la création d'un nouveau régime de retraite universel (appelé à absorber les 42 régimes en vigueur), géré en compte notionnel, ajusté budgétairement par répartition. « Le montant des pensions serait calculé en divisant la somme des cotisations individuelles accumulées par l'espérance de vie moyenne restante au moment de l'activation des droits », est-il précisé dans son rapport. « Si j'ai seulement cotisé 35 annuités, libre à moi de prendre ma retraite, peu importe mon âge. En contrepartie, j'accepte de percevoir une pension plus faible que celle que j'aurais pu avoir si j'avais travaillé davantage », résume Marc de Basquiat.

Si les assurés partent avant, la pension est décotée. S’ils partent après, celle-ci sera bonifiée.

Marc de Basquiat, expert chez GenerationLibre

Autre option, l'économiste propose de fixer un nombre d'années de cotisation « pivot », « pourquoi pas 43 ans », ce qui correspond au nombre d'annuités retenu par la réforme Touraine de 2014. Aux cotisants de se positionner ensuite sur la base de ce chiffre, et donc en toute connaissance de cause. S'ils partent avant, la pension est décotée. S'ils partent après, celle-ci sera bonifiée.

Modèle suédois ?

Qu'il soit par capitalisation ou par réparation, ce projet doit être accompagné d'un choc de simplification administrative. « Il faudrait mettre en place un simulateur permettant à chacun de connaître, très simplement, le montant de son hypothétique pension en fonction de l'année à laquelle il souhaite prendre sa retraite », insiste Marc de Basquiat. Sur ce point-là, la Suède est érigée en modèle. « Les assurés, disposant d'un compte individuel, peuvent savoir quel serait le montant de leur pension s'ils décidaient de prendre leur retraite », se souvient Nicolas Lecaussin, qui a étudié le modèle suédois et aimerait que la France s'en inspire.

Le modèle suédois, dit à « à la carte », est bien plus complexe qu'il en a l'air depuis nos contrées. Il combine répartition et capitalisation, mais aussi un âge minimal fixé à 63 ans (notre âge légal de départ) et un âge pivot de 65 ans (en dessous duquel la pension est minorée). Pour éviter toute décote, les Suédois sont donc incités à prolonger leur carrière. Or, dans les faits, ils s'arrêtent en moyenne à… 64,7 ans. Fin janvier, sur BFMTV, Karl Gustaf-Scherman, l'homme de cette réforme dans les années 1990, a appelé Emmanuel Macron à ne « pas recopier le modèle suédois ». Et à conduire une réforme « à la française »…