Ils refusent de rester spectateurs du déclin : la bruyante colère des patrons français
Entreprises
Un vent de fronde souffle chez les dirigeants d’entreprise : aspirant à davantage de liberté, plus de reconnaissance, mais aussi à une meilleure gestion des deniers publics et de la France, les entrepreneurs sont déterminés à faire entendre leur voix à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.
Le Figaro - 6 février 2026 - Par Ghislain de Montalembert, pour Le Figaro Magazine
« Ce ne sont plus les milliardaires qui s’en vont aujourd’hui, mais les représentants d’une France silencieuse qui préfèrent s’installer au Portugal, en Italie ou à Dubaï plutôt que de subir, outre une fiscalité punitive, les tracasseries administratives, le poids des charges, des normes, des contrôles Urssaf… », lâche un dirigeant de PME, désespéré de voir plusieurs de ses amis proches prendre la décision de s’installer à l’étranger. Un constat qui en dit long sur le moral des chefs d’entreprise français. Depuis quelques mois, le torchon brûle entre les politiques et les patrons, qui s’estiment injustement traités, voire montrés du doigt.
Même Bernard Arnault est monté au créneau lors de la présentation des résultats annuels du groupe LVMH, le 27 janvier, dénonçant une France « contre les entreprises », cherchant à « taxer au maximum » celles-ci. Dans la bouche du champion mondial du luxe, habituellement si mesuré, ces quelques mots de colère à peine voilée sonnent comme un appel pressant au sursaut.
La potion du budget 2026 est difficile à avaler pour nombre de chefs d’entreprise. On leur avait promis la disparition de la surtaxe sur les bénéfices des grands groupes mais, dans la dernière ligne droite, le gouvernement a fait machine arrière, refusant de renoncer aux 8 milliards d’euros que cet impôt a rapportés à Bercy l’an dernier. Et voilà que la CVAE, cet impôt sur la production dont la disparition progressive était elle aussi programmée, a subi le même sort. Il faudra attendre 2027 pour la voir diminuer ; ou peut-être 2028 ou 2029, plus personne ne sait vraiment, et c’est sans doute cette incertitude qui est la plus grave. Sur ces sujets, « l’État renie sa parole, a déploré Patrick Martin, président du Medef. Or l’économie est fondée sur la confiance », a-t-il rappelé. Trahison. Incompréhension. Manque d’écoute… C’est un peu tout cela que reprochent aujourd’hui les patrons au gouvernement.
« Sébastien Lecornu a lâché sur deux réformes des retraites alors même que les syndicats ne lui en demandaient pas autant, fustige, en off, un responsable patronal. Les politiques français sont dans une logique court-termiste et tactique. Il y a un phénomène d’exaspération dans nos rangs. On en a ras le bol des politiques. » « Le courrier adressé par le premier ministre aux entreprises pour justifier ses choix est à la limite de la provocation. Le gouvernement voudrait presque qu’on le remercie pour la stabilité qu’il a su garantir aux entreprises en dotant la France d’un budget ! », s’emporte de son côté Lionel Roques, auteur de Laissez-nous bosser ! (Éditions de l’Observatoire, 2024), un essai dans lequel ce patron de PME (Franco European, intervenant dans l’événementiel, la communication, la production de fictions ou encore la restauration) s’élève contre les aberrations du monde du travail.
Ne plus se taire
Il y a quelques mois, avec l’ancien ministre des PME Hervé Novelli, Lionel Roques a créé le Cercle des entrepreneurs engagés, pour faire, selon ses mots, du « militantisme entrepreneurial, y compris sur les plateaux de télévision où les chefs d’entreprise sont de plus en plus nombreux à croiser le fer avec des députés LFI ». Un exercice pas toujours aisé. « Les insoumis mettent beaucoup de conviction dans leurs propos, même quand ils se fondent sur un narratif mensonger, ce qui bloque le débat et tétanise tout le monde, remarque Lionel Roques. Mais nous aussi, nous sommes déterminés à exprimer nos convictions avec force. Faut-il rappeler que ce sont les entreprises qui créent de la richesse ? Même les politiques ne nous défendent plus correctement, y compris au sein de la droite républicaine qui n’a pas levé un doigt pour nous protéger lors de la discussion du projet la loi de finances ; ou pour s’opposer à la suspension de la réforme des retraites. »
Une nouvelle génération de chefs d’entreprise ne veut plus se taire. Lundi 2 février, ils étaient 600, au Théâtre Hébertot, à participer à La Nuit de la liberté autour d’intervenants déterminés (Éric Larchevêque, William Boiché, Robin Rivaton, Alain Madelin, Hervé Novelli, Nicolas Bouzou…). Un événement organisé par Michael Miguères, fondateur de l’Institut pour le Progrès, un think tank indépendant, créé en 2021. « Notre souhait est de pointer du doigt les grands défis, ce qui bloque dans notre pays, et, surtout, d’identifier des solutions, explique-t-il. En matière de dépenses publiques et de déficits, tout le monde a conscience que nous sommes arrivés au bout de la logique. Un changement de paradigme est inévitable. Il va falloir agir ! », estime Michael Miguères qui ne cache pas son intérêt pour l’exemple argentin et la façon dont le président Javier Milei a mis les réformes économiques au cœur de son action.
« Notre ambition, avec la Nuit de La liberté, est de placer l’économie au cœur du débat public, pour que la France retrouve le chemin de la prospérité. » Il y a urgence. « Alors que des pays comme l’Italie, l’Allemagne ou la Pologne avancent, on a l’impression qu’on rétropédale en France. On craint un déclassement progressif, la France va finir par être rattrapée par la patrouille. Le marché de l’emploi s’est déjà retourné », s’inquiète un chef d’entreprise qui rappelle aussi que les faillites battent des records. Autre signal alarmant : en 2024, selon l’Insee, le PIB par habitant de la France a été inférieur à la moyenne des pays de l’Union européenne pour la troisième année consécutive ! Sans parler des candidats au départ qui se bousculent dans les cabinets des experts fiscalistes.
« On assiste à un véritable exode », prévient l’entrepreneur multirécidiviste Jean-Philippe Cartier, actionnaire d’une quarantaine d’entreprises intervenant dans plusieurs secteurs, dont celui de l’hôtellerie (Hôtel Mont-Blanc à Chamonix, Mas Candille à Mougins, Hôtel Flaubert à Trouville…). « Ceux qui partent n’en peuvent plus de ce climat délétère qui stigmatise les Français qui bossent, créent des emplois et des richesses pour le pays, précise-t-il. À force d’être montrés du doigt, beaucoup préfèrent s’en aller. Je connais un fiscaliste qui a géré pas moins de 40 départs l’an dernier. Ses clients voulaient être domiciliés hors de France avant le 31 décembre 2025. Même mon garagiste est parti s’installer au Portugal ! »
Le travail doit payer
Se disant « amoureux de son pays » et « patriote », Jean-Philippe Cartier n’entend pas, cependant, prendre la poudre d’escampette. Début avril, il lancera un mouvement baptisé Le Pouvoir de l’action. Objectif : peser, « en faisant bouger les lignes », sur l’élection présidentielle de 2027.
Un projet ambitieux, apolitique, pour lequel il s’est entouré d’un certain nombre de chefs d’entreprise. Un récent sondage, publié dans La Tribune, ne dit-il pas que 58 % des Français pensent qu’un patron ferait un bon président de la République ? « Nous avons des choses à dire, lance Jean-Philippe Cartier. Nous, au moins, nous savons gérer un budget : c’est notre métier. J’ai croisé des ministres de l’Économie qui ne savaient même pas faire un calcul de charges… Il faut mettre de l’entrepreneuriat au cœur de l’État. De même qu’il faudrait 50 % d’entrepreneurs à l’Assemblée nationale ; on y entendrait parler moins souvent d’impôts et davantage d’économies sur les dépenses de l’État. Si nous faisions fonctionner nos entreprises sur le modèle de l’État, nous serions en dépôt de bilan dès le 15 janvier ! »
Le Pouvoir de l’action proposera une douzaine de réformes clés pour la France, les 12 travaux d’Hercule du futur président de la République en quelque sorte. « Un certain nombre de propositions porteront sur le travail, annonce Jean-Philippe Cartier. Le travail doit payer davantage en France, c’est la clé du problème. J’ai ouvert un hôtel sur la Côte d’Azur il y a un an : je paye 3,2 millions d’euros de masse salariale mais au final, il ne reste que 1,4 million d’euros nets d’impôts dans la poche des salariés. Comment encourager ceux qui bossent dans de telles conditions ? »
Très actif sur les réseaux sociaux, le mouvement 300 pour la France, qui rassemble une communauté entrepreneuriale engagée, entend lui aussi réveiller le débat public, en « structurant une parole économique sérieuse ». Lancé en juin, il compte 150 membres fondateurs et déjà plus de 3 000 sympathisants actifs. « Nous comptons dans nos rangs des entrepreneurs mais aussi des étudiants, des retraités, des avocats… Tous veulent défendre l’esprit d’entreprise et rêvent de voir la France se remettre en marche », détaille Matthieu Boeche, fondateur de 300 pour la France. « Certains partis politiques cherchent à diviser les Français, en opposant de façon stérile les riches et les pauvres, les salariés et les patrons… regrette-t-il. Mais les Français savent bien que nous sommes tous dans le même bateau : face au mur de la dette qui ne cesse de grandir, les seules solutions sont le travail, la création de richesse, le renforcement de la compétitivité internationale des entreprises… Plutôt que d’épiloguer durant des mois pour savoir si l’on doit partir à la retraite à 62, 63 ou 64 ans, la France doit se retrousser les manches et retrouver la fierté de produire et de rayonner dans le monde. »
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