Le vice-président américain J.D. Vance a tenu vendredi dernier à Munich un discours virulent contre l'Europe. (Tobias SCHWARZ/AFP)

Chronique

Gaspard Koenig a lu l'intégralité du discours polémique du vice-président américain à la Conférence sur la sécurité de Munich. Bien dissimulé parmi les provocations et les exagérations, « le message principal touche juste », estime-t-il.

Les Echos - 18 février 2025 - Par Gaspard Koenig (Philosophe)

Piqué comme beaucoup par le mépris impérial et sentencieux de la nouvelle administration américaine vis-à-vis de la vieille Europe, j'avais l'intention de consacrer cette chronique à la rupture de l'Alliance atlantique en me fendant d'un adieu nostalgique à la pax americana. Par acquit de conscience, j'ai tout de même lu dans son intégralité le discours du vice-président américain, J.D. Vance, à la conférence de Munich. Et j'ai dû admettre que, bien dissimulé parmi les provocations et les exagérations, le message principal touche juste.

Une enfance dans les classes populaires de l'Ohio

J'ai découvert J.D. Vance il y a une petite dizaine d'années en lisant son best-seller « Hillbilly Elegy ». Il y fait un récit poignant et très remarqué à l'époque de son enfance dans les classes populaires de l'Ohio, un de ces « fly-over states » (les « Etats que l'on survole en avion ») où l'élite progressiste des deux côtes ne met guère les pieds. Il ne faut pas imaginer des descendants de colons âpres au travail et fidèles au sermon dominical. Les hillbillies, les « ploucs » comme on les appelle cruellement depuis New York ou Los Angeles, sont plongés dans une société déstructurée, où l'on croise mères célibataires et drogués, où l'on peine à exprimer ses sentiments comme à tisser des relations stables, mais d'où ressort parfois, dans des interstices miraculeux, une solidarité et une humanité que l'auteur souligne sans pathos.

J.D. Vance raconte les difficultés, matérielles et surtout culturelles, qu'il a rencontrées pour s'extraire de Middeltown, sa ville originaire, et intégrer la prestigieuse université de Yale. Il s'indigne d'un système social qui, sous couvert de générosité, enferme ses bénéficiaires dans les limbes d'une existence sans espoir. Ses personnages pourraient être des antihéros de Nicolas Mathieu. Ce sont les fracassés du rêve américain, les oubliés de la mondialisation, soudain révélés dans une lumière crue alors qu'ils étaient censés rester en coulisses.

Le discours du vice-président à Munich est la pure et simple traduction politique de son ressenti d'écrivain. « Contrairement à ce qu'on peut entendre dans les montagnes de Davos, a-t-il martelé, les citoyens de nos nations ne se considèrent généralement pas comme des animaux éduqués ou des rouages interchangeables dans une économie globalisée. » Ils aspirent moins au confort matériel qu'à la reconnaissance d'une forme de dignité. Que reproche le vice-président à l'Europe et, en miroir, aux Etats-Unis de l'ère pré-Trump ? Un dédain de ce peuple-là, d'abord en l'empêchant de s'exprimer via des restrictions excessives à la liberté d'expression puis, lors des échéances électorales, en ignorant sa voix.

Une inquiétante ignorance du contexte européen.

Les exemples que Vance prend dans son discours sont contestables et trahissent une inquiétante ignorance du contexte européen. Ils reflètent néanmoins deux tendances réelles : le développement de phénomènes de censure au nom d'un respect excessif des identités et des croyances (dont la France de « Charlie Hebdo », encore imprégnée de tradition républicaine, est mieux préservée que ses voisins nordiques), ainsi que le contournement de la volonté populaire par des élites convaincues de faire le bien des citoyens malgré eux et mettant en place des stratégies de barrage médiatiques et politiques.

« Une démocratie forte tolère les propos déviants. Elle préfère la réfutation à l'interdiction. Le désir de modération perpétuelle est le signe d'une société fébrile et peu sûre d'elle-même. »

La question explicitement posée par le vice-président américain est celle de « nos valeurs communes », c'est-à-dire de la définition de la démocratie dans un monde occidental idéologiquement menacé par l'émergence d'alternatives autoritaires. « Croire dans la démocratie, conclut le vice-président, c'est comprendre que chaque citoyen détient une part de vérité et une voix pour l'exprimer. » Même si cette vérité ne nous plaît pas. Une démocratie forte tolère les propos déviants. Elle préfère la réfutation à l'interdiction. Le désir de modération perpétuelle est le signe d'une société fébrile et peu sûre d'elle-même.

Les leçons de philosophie politique de l'Europe

En retour, l'Europe a aussi quelques bonnes leçons de philosophie politique à offrir aux Etats-Unis. La plus essentielle aujourd'hui, c'est que la démocratie ne saurait se réduire à la désignation d'un leader suprême. Lors de son voyage initiatique aux Etats-Unis, Tocqueville avait déjà été désagréablement surpris par la campagne présidentielle de 1831, produisant « toutes les passions factices que l'imagination peut créer » et générant une « perturbation profonde » sur le corps politique. Il en tira la conclusion (qu'il tenta en vain, plus tard, d'appliquer à la Constitution de la IIe République) que la démocratie devait se protéger de sa dérive despotique inhérente en multipliant les contre-pouvoirs : associations, presse, autorités locales décentralisées, etc.

A la fin de son discours, Vance minimise l'importance des institutions, ce qui est hélas cohérent avec ses récentes déclarations contestant la légitimité des tribunaux et donc la séparation des pouvoirs. C'est une erreur profonde. Les institutions, protectrices des droits individuels contre la tyrannie de la majorité, sont précisément ce qui distingue la démocratie, gouvernement du peuple, de sa forme dégénérée, baptisée « ochlocratie » par l'historien grec Polybe : le gouvernement des foules, ensorcelées par des démagogues. Que l'Europe embrasse la démocratie et que les Etats-Unis évitent l'ochlocratie : telle serait l'improbable recette pour que survive des deux côtés de l'Atlantique l'idéal d'une société libre et ouverte.

Gaspard Koenig est philosophe et essayiste.