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Tribune

PLM, PMU, PSG : quand les règles du jeu évoluent

27 février 2025 - Par Romain Marsily*

 

Cette semaine, j’ai eu la joie et l’émotion de revoir Notre-Dame de Paris, tant d’années après, magnifiquement restaurée, à l’occasion de la Messe des Corses, célébrée par le Cardinal Bustillo. S’en est suivi un sympathique apéritif nustrale organisé par le Diocèse d’Ajaccio, qui a permis de réunir une intéressante variété de rapports à la foi.

En admirant la cathédrale qui n’avait pas été aussi lumineuse depuis des siècles, j’avais nécessairement en tête les images de cette fin d’après-midi du 15 avril 2019 quand, en sortant d’une conférence que j’animais à Sciences Po, je devais, pour rejoindre mes bureaux d’alors dans le Marais, traverser la Seine par le Pont Saint-Michel.

Boulevard Saint-Germain, les sirènes hurlaient de toute part. Un épais nuage de fumée se dégageait au bout de la rue Saint-André-des-Arts. Arrivé place Saint-Michel avec mon camarade Romain Rossi qui officiait dans le quartier, nous pouvions prendre de visu connaissance du désastre. Commençait alors une longue et triste procession, le long des quais, jusqu’au Pont Royal - tous les autres étant fermés-, pour rejoindre la rive droite, chacun ayant les yeux rivés sur l’Ile de la Cité. Lors de ces instants, étant donné l’ampleur des flemmes si visibles, il était difficile d’imaginer que Notre-Dame puisse être sauvée, et l’impression était celle d’une fin de civilisation.

Nous connaissons la suite. L’héroïsme des pompiers, le talent des Compagnons et peut-être d’autres forces, ont permis à Notre-Dame de survivre puis de renaître.

Telles étaient donc mes pensées en déambulant dans les magnifiques chapelles restaurées de Notre-Dame, quand je tombai sur de nombreux visages connus, et pour certains amis, avant que la messe ne débuta…

Paris, Lyon et Marseille ont, depuis 1983 et un mécanisme pensé par Gaston Deferre, un mode de scrutin qui diffère significativement des quelque 35000 autres communes françaises, puisque ces trois villes votent par arrondissements ou par secteurs. Ce scrutin particulier est, à intervalles réguliers, remis en cause et contesté. Le président de la République avait annoncé l’an dernier, c’est à dire il y a un siècle, qu’il souhaitait le réformer.

A un an et quelques jours des prochaines élections municipales, le gouvernement a décidé que, cette fois, la réforme devait s’opérer hic et nunc, quitte, un instant, à songer faire passer cette très grande urgence devant la loi de lutte contre le narcotrafic.

Si le timing est contestable, le sujet ne manque pas d’intérêt. J’avais écrit fin 2023 un article à ce sujet dans la Revue Politique et Parlementaire. Le mode de scrutin dit PLM est en effet insatisfaisant et, pire encore, la répartition des compétences entre mairies d’arrondissement et mairie centrale est à revoir. J’argumentais donc en faveur d’une réforme de ce mode de scrutin, à condition de traiter la questions des compétences et d’imaginer un nouveau mode de scrutin qui soit juste, équilibré, transparent et représentatif des différents quartiers des villes. Quand il s’agit de mode de scrutin, le diable est dans les détails, et une bonne intention peut mener à une porcherie.

Mes craintes étaient malheureusement fondées. La proposition de loi déposée par deux députés de l’ancienne majorité imagine un nouveau mode de scrutin très contestable et n’évoque pas la question des compétences, le tout dans une urgence justifiée par des arguments fallacieux.

Les idées reçues sur le mode de scrutin actuel

Vouloir faire évoluer un mode de scrutin n’implique pas dire n’importe quoi sur celui en vigueur. Détricotons quelques idées reçues.

  • “Il faut que les Parisiens, Marseillais et Lyonnais élisent directement leur maire, comme tous les Français”

    ❌ C’est faux. Aucun citoyen français, dans aucune commune de France, n’élit directement son maire. Les citoyens élisent un conseil municipal, qui par la suite élit le maire. A Paris, comme à Marseille ou Lyon, cette élection est indirecte “au carré” puisque les citoyens de ces trois villes élisent – par secteur et non à la proportionnelle générale – des conseillers d’arrondissement, dont certains sont fléchés comme conseillers municipaux, ces conseillers municipaux (à Paris, les conseillers de Paris) élisant à leur tour leur maire.

  • “Ce mode de scrutin fait, à Paris, que la gauche, bien que minoritaire en voix, remporte la mairie”

    ❌Faux également dans les faits, même si possible en théorie. Aussi désagréable que cela puisse paraître à certains de nos lecteurs, la gauche fut bien majoritaire absolue en voix, aussi bien en 2008, qu’en 2014 et 2020. En 2001, sa majorité fut relative (49,6% des voix) mais incontestable dans la mesure où Bertrand Delanoë affrontait deux listes de droites irréconciliables (celles de Philippe Seguin et de Jean Tiberi).

    ❌❌ D’autant plus que faux que le risque de remporter l’élection en disposant d’une majorité très relative est encore plus marqué dans le scrutin classique, puisque la liste qui arrive en tête du second tour, quel que soit son score, se voit octroyer la majorité absolue des conseiller municipaux. A Paris, la logique d’alliance au second tour dans les différents arrondissements assure a priori une cohérence.

    L’affirmation selon laquelle la droite perd Paris à cause du mode de scrutin est donc très réductrice, factuellement erronée, et oublie le fait qu’en 1983 et 1989, la droite menée par Jacques Chirac réussit par deux fois le grand chelem (victoire dans tous les arrondissements).

  • Ce mode de scrutin indirect est antidémocratique.

    ❌ Un mode de scrutin indirect n’est pas, par nature, antidémocratique. Il est justifié par la nécessité de prendre en compte la diversité territoriale. Avec un scrutin par liste “simple” à la proportionnelle, il n’y aurait aucune obligation que tous les arrondissements soient représentés. A l’inverse, le scrutin par arrondissement permet à chacun d’eux d’être représentés, selon leur démographie. Quand on sait que certains arrondissements parisiens, comme le 15e, pourraient se situer parmi les 10 ou 20 premières communes de France, il n’est pas anormal qu’ils aient un poids politique plus significatif.

    ✅ Ce mode de scrutin comporte toutefois des anomalies qu’il convient de corriger. 1/ Il manque de lisibilité et de transparence pour de nombreux citoyens, ce qui est toujours un problème : il est ainsi peu instinctif qu’une candidate battue sur son nom dans son propre arrondissement puisse l’emporter à l’échelle de la ville et devenir maire, ce qui fut le cas d’Anne Hidalgo en 2014. 2/ Il peut être une incitation renforcée au clientélisme électoral, en “bétonnant” les arrondissements acquis à la cause et en négligeant ceux qui sont imprenables.

Urgence suspecte

Il n’y a donc aucune urgence à modifier le mode de scrutin sans concertation, sans réfléchir à la question de la répartition des compétences entre arrondissements et mairie centrale (et la Métropole du Grand Paris). Ce qui est envisagé jusqu’à présent ne constitue pas une réforme, mais un simple aménagement.

Imaginer une liste à rallonge de 163 noms élus à la proportionnelle avec prime majoritaire ne constituera en rien une avancée démocratique, tant elle comporte le risque élevé d’élus déconnectés des arrondissements, apparatchiks, trop soumis à la tête de liste. Il est ainsi envisagé de séparer totalement l’élection des conseillers d’arrondissement et celle des conseillers de Paris, avec un système de double urne. A la déconnexion s’ajouterait la complexification.

Tout cela n’est pas bon, le projet est à discuter, préciser et revoir, afin de véritablement réformer la loi PLM.

Enfin, il semble peu probable que cette proposition de loi soit adoptée un an avant la date de l’élection. Il n’est démocratiquement pas sain de modifier un mode de scrutin dans l’année précédant le vote.

La loi PLM est donc à profondément réformer, mais pas n’importe comment.

Espérons que des agendas cachés n’ayant aucun rapport ni avec la démocratie ni avec l’intérêt des Parisiens (et des Marseillais, et des Lyonnais) ne conduisent à un passage en force qui constituerait un appauvrissement démocratique. Nous en saurons davantage très vite, et dans la deuxième circonscription de Paris plus vite encore.

Bars-tabacs : la fin du dernier comptoir du peuple ?

Jean-Laurent Cassely, journaliste, essayiste, et notamment co-auteur avec Jérôme Fourquet de La France sous nos yeux, vient de publier une étude très probante sur l'évolution des bars-tabacs en France, mettant en lumière leur déclin et leur transformation. L’idée n’est naturellement pas de tomber dans la nostalgie, le misérabilisme ou d’entonner The Village Green Preservation Society, merveilleux album des Kinks par ailleurs, mais de comprendre des évolutions sociétales structurantes.

Autrefois cœur battant de la France populaire, les bar-tabacs incarnaient pour l’auteur un point de ralliement pour toutes les classes sociales : l’ouvrier venait y chercher son paquet de Gitanes, le retraité y commentait les courses, et le cadre s’offrait un ballon de rouge en feuilletant L’Équipe (tous les rôles étant naturellement interchangeables). Aujourd’hui, certains ressemblent davantage à des dispensaires de CBD ou à des espaces de survie pour buralistes désabusés. Sans parler de ceux qui évoluent, se gentrifiant, sous l’influence des bobos ou des néoruraux.

L’étude de Cassely dresse un constat saisissant : le bar-tabac est devenu un miroir sans tain des métamorphoses du pays. Il est un indicateur du déclassement de certains territoires, le théâtre d'un conflit entre tradition et modernité aseptisée, et le symptôme d’une sécession silencieuse entre deux France qui ne se croisent plus beaucoup, voire plus du tout.

Un commerce plus enraciné que La Poste et pourtant en voie de disparition

📌 30 000 bars-tabacs en France, soit deux fois plus que les bureaux de poste et vingt fois plus que les McDo.
📌 12 000 communes en comptent au moins un : une omniprésence qui ne semble pourtant plus suffisante pour empêcher leur relégation.
📌 5 400 établissements ont déjà tenté de se moderniser, avec parfois plus de dégâts qu’autre chose…

Le paradoxe est cruel : le bar-tabac est à la fois partout et invisible. Il est un point de repère historique que plus personne ne regarde. Pourtant, il est l’un des rares commerces à n’avoir jamais complètement déserté les centres-villes, contrairement aux grandes enseignes en quête de surfaces commerciales XXL en périphérie. Mais voilà : le bar-tabac sent encore la France du XXe siècle, celle où l’on fumait et buvait sans scrupule, où le bistrot n’avait pas encore été remplacé par des "tiers-lieux" avec babyfoot et charte de bonne conduite.

Trois types de bars-tabacs, trois symptômes d’un pays qui change (ou décline ?)

L’étude identifie trois archétypes qui résument l’état du réseau :

  1. Le "Balto déclassé", celui des grandes villes, enfoncé dans la décrépitude et déserté par la France qui vote, remplacée par une clientèle jugée "compliquée". Ces établissements affichent les notes Google les plus basses du pays : moins de 4/5 en moyenne, un véritable exploit à l’ère des critiques systématiquement positives sur le moindre kebab.

  2. La "Civette hybridée", qui tente de survivre en diversifiant son offre : presse, tabac, vapotage, cartes bancaires, relais colis… un concentré de services, mais sans âme.

  3. Le "café-épicerie néorural", dernier bastion du commerce de proximité dans des campagnes où la boulangerie a souvent déjà rendu les armes. Ici, la transformation s’opère par un retour au multiservice : dépôt de pain, petite restauration, dépannage alimentaire, et parfois même un peu de "culture".

Le bar-tabac face à son plus grand ennemi : le coffee shop

Le principal coup porté au bar-tabac est venu d’un phénomène plus insidieux que la législation antitabac : la montée en puissance des coffee shops et des boulangeries-cafés.

📌 Il y a moins de 10 ans, le café était une fonction quasi-réservée aux bars-tabacs. Aujourd’hui, il est vendu partout : chez Paul, chez Monoprix, chez Lidl, et évidemment dans la grande armée des Starbucks et autres "Barista Café".
📌 Résultat : l’exclusivité du café "sur place" a explosé en vol. Désormais, l’étude souligne que l’on choisit son établissement en fonction de la torréfaction, de la qualité du lait d’avoine et de l’ergonomie du WiFi. Du cadre général, pourrait-on ajouter.

Se battre pour les bars-tabacs ?

Pour l’auteur, le combat pour la survie du bar-tabac n’est pas qu’une affaire de petits commerces : il touche à l’organisation même de notre société. Lorsque ces lieux ferment ou se transforment en simples points de transaction, ce n’est pas seulement un modèle économique qui disparaît, c’est aussi un des derniers espaces où les Français, toutes classes confondues, pouvaient se parler.

Balzac aurait dit que "Le café est le parlement du peuple."

Or, que reste-t-il d’une démocratie où le parlement du peuple se meurt ?

C’est un des nombreux aspects soulignés par cette étude dont on recommande l’agréable lecture.

On la complètera, de manière plus sociologique et historique, par l’excellent ouvrage de Jean-Pierre Le Goff La fin du village, qui embrasse plus largement les fractures sociales et culturelles du concept de village.


Crise du football

Cannes en demi-finale de Coupe de France. Un bel hommage à Didier Roustan, Denis Lisnard et Bernard Brochand. Un club amateur, des tribunes pleines, une ville en fête, un exploit qui rappelle que le football peut encore générer de l’émotion pure, spontanée et populaire. Un antidote bienvenu à la torpeur qui s’est emparée de la Ligue 1. Parce que soyons honnêtes : qui peut dire aujourd’hui qu’il prend plaisir à suivre ce championnat ?

Le constat est implacable : la Ligue 1 est devenue un produit sans saveur. Les abonnements de DAZN patinent, les audiences télévisions sont par conséquent en berne, et le championnat français, bien moins exposé médiatiquement, intéresse de moins en moins. De nombreux clubs sont en crise financière profonde, qui pourrait même se révéler fatale à très court terme pour certains d'entre eux. Il y a mille raisons à ce sombre tableau, qui mériteraient de longs développements, et qui pour certaines concernent le football dans son essence même, au niveau mondial. Mais si l’on devait pointer deux responsabilités majeures dans cet effondrement du football professionnel français, ce seraient d’abord la catastrophique gestion des droits TV, ensuite l’absence totale de vision pour bâtir un modèle économique viable.

La faute originelle : avoir tourné le dos à Canal+

On dira ce qu’on voudra, mais le football français s’est sabordé lui-même le jour où il a rompu avec Canal+. La chaîne cryptée était plus qu’un diffuseur : c’était une vitrine, un partenaire qui savait vendre le produit et en faire un élément central de son offre. Le championnat de France doit beaucoup à Canal+ depuis la diffusion de son premier match, le 9 novembre 1984, Nantes-Monaco. Aujourd’hui, la Ligue 1 est devenue un contenu parmi d’autres, ballotté de diffuseur en diffuseur, tantôt sur Amazon, tantôt sur DAZN, avec un piratage qui explose et une absence totale de visibilité pour le spectateur moyen.

La réalité, c’est que l’offre Ligue 1 n’est pas assez forte pour exister seule. Elle a besoin d’être intégrée dans un écosystème plus large, où le spectateur peut aussi trouver du cinéma, des séries, d’autres sports. La Premier League en Angleterre bénéficie d’un diffuseur ultra-puissant (Sky Sports), la Liga s’appuie sur Movistar+ et DAZN, la Serie A a su maintenir un accord avec Sky. Pendant ce temps, la Ligue 1, elle, saute de diffuseur en diffuseur, incapable de s’installer dans la durée.

Le résultat ? Un championnat de plus en plus marginalisé, une perte de valeur de ses droits TV, et une audience qui se détourne. Certains ont voulu jouer aux gros bras en mettant Canal dehors, et se retrouvent avec un championnat invendable. Erreur stratégique majeure.

Réinventer le football français : les solutions existent

Dans un contexte où la Ligue 1 est à la croisée des chemins, un plan de transformation est indispensable. Cyril Linette, alors candidat à la présidence de la LFP, l’avait bien résumé : il ne suffit pas d’attendre un hypothétique retour des diffuseurs, il faut repenser le modèle économique du football français. Des pistes qu’il avançait méritaient d’être retenues :

📌 Réduire la dépendance aux droits TV : Aujourd’hui, la majorité des clubs français vivent sous perfusion des revenus télévisés. Il faut impérativement diversifier les sources de revenus, comme l’ont fait les clubs anglais avec leurs stades modernes et leur merchandising ultra-développé.

📌 Mieux valoriser le championnat : La Ligue 1 souffre d’un déficit d’image. Il est temps d’arrêter d’en faire un championnat de transition pour jeunes talents. Il faut renforcer l’attractivité des clubs, leur permettre de garder leurs meilleurs joueurs, et rendre les rencontres plus excitantes à suivre, notamment avec des contenus qui vont au-delà du seul terrain.

📌 Repenser la gouvernance du football : Aujourd’hui, les clubs de Ligue 1 contrôlent eux-mêmes l’organisation du championnat et des droits TV. Une absurdité quand on sait que chacun défend ses petits intérêts au détriment de l’ensemble, avec des conflits d’intérêt devenus évidents. Il faut une autorité forte, qui impose une vision et une stratégie à long terme.

Ce que nous dit cette crise du football

La crise du football français n’est pas si différente de celle des bars-tabacs. Dans un cas comme dans l’autre, il y avait une tradition, une ferveur, une habitude ancrée dans la culture populaire. Et puis, petit à petit, on a laissé ces institutions se fragiliser, pour des raisons externes comme internes. Dans le football professionnel, on a privilégié des gains immédiats en sacrifiant toute vision à long terme sans jamais réfléchir à la fidélisation du public.

Le football français doit retrouver ce qu’il a perdu : un lien avec son public, une stratégie de long terme, et des dirigeants qui pensent le football comme un produit de divertissement global, attirant familles et spectateurs occasionnels autant que les passionnés. Tant qu’il n’aura pas compris cela, il continuera à ressembler à un vieux PMU à l’abandon : un lieu où l’on devine encore les vestiges d’une époque révolue, mais où plus personne n’a le plaisir de s’y attarder, et ne finit par ne plus s’y intéresser.

*Romain Marsily est Duirecteur Général de Nouvelles Énergies